Fake boite

Fake boite

L’usine Ford, à Blanquefort (en Gironde) doit fermer en 2019. La multinationale va licencier 900 salariés, après avoir touché cinquante millions de subventions publiques, qui ont notamment permis à la multinationale d’engranger près de sept milliard des dollars de profit.
J’ai contribué au soutien à la détermination et à l’action des salarié en racontant une autre bagarre que j’ai connue, celle de l’usine Daewoo en Lorraine, à Mont Saint Martin, en 2003. Elle a été publiée dans le livre Ford Blanquefort même pas mort publié par les éditions Libertalia.
Ce livre, recueil de textes analytiques, de fictions et d’illustrations, se veut une contribution enthousiaste à la lutte en cours.
Parce que nos vies valent plus que leurs vils profits.
Les droits d’auteurs de cet ouvrage seront reversés à l’Association de défense des emplois Ford.

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Exhumer le crime

Exhumer le crime

Le dernier numéro de L’économie politique, revue publiée par Alternatives Économiques, est consacré aux relations entre la littérature et l’économie. J’y ai apporté une contribution, sous forme d’un article, où j’explique comment je construis mes romans, en m’appuyant sur l’exemple du dernier publié, Racket.

Cet article peut être téléchargé ici.

Vous avez dit extraterritorialité ?

Vous avez dit extraterritorialité ?

Les Américains peaufinent, ajustent, étoffent depuis maintenant une quarantaine d’années leur conception d’extraterritorialité de leur droit et de leurs lois. Ils en ont fait leur outil majeur pour imposer leur domination économique sur le monde occidental. Les Français et l’ensemble des Européens ont pratiqué la politique de l’autruche, et ont laissé faire. Il a fallu le coup de tonnerre du retrait américain du traité international de 2015 avec l’Iran, et l’interdiction faite à l’Europe de continuer à commercer avec lui annoncée en grand pompe par Trump pour qu’un débat public sur cette pratique américaine s’ouvre enfin en France. Débat assez confus, les journalistes on très souvent été pris de court, et n’en savaient guère plus que le grand public.
Et pourtant, il y avait déjà eu des coups de semonce. Pour ne prendre que deux exemples (il y en a eu beaucoup d’autres), la BNP a été condamnée par l’administration américaine à une amende de près de 10 milliards pour avoir commercé avec un certain nombre de pays sans lui en avoir demandé l’autorisation. La banque a payé, les comptes publics français ont accusé le coup, le gouvernement français s’est tu. Tant qu’il pouvait continuer à disserter sur la grandeur de la France et sur son rôle international…
À peu près à la même époque, rachat d’Alstom, une entreprise française, par GE, une entreprise américaine, entre 2013 et 2015. J’ai raconté ce rachat dans mon dernier roman, Racket. Comprendre ce que signifie « extraterritorialité » comme si vous y étiez. La justice et l’entreprise américaine collaborent étroitement pour fragiliser l’entreprise à coups d’amendes et de sanctions. Les cadres sont menacés, soumis à des chantages, corrompus, tout est mis en œuvre, et à la fin, c’est l’Amérique qui gagne…
Ça fait froid dans le dos me disent mes lecteurs. En fait, le roman essaye de faire vivre « en direct » l’opération pendant qu’elle se déroule, comme elle se déroule. Pour comprendre en quoi consiste l’extraterritorialité américaine, il n’est peut-être pas besoin de longues explications ou de savantes théories juridiques. Il est plus stimulant de lire un roman.

La non-mixité, nécessité politique

La non-mixité, nécessité politique

Quand, en cette fin mai 2017, j’ai entendu évoquer une demande d’interdiction d’un festival afro-feministe, sous prétexte de non-mixité, j’ai réagi à chaud et rédigé ce texte, que Libération a publié sur son site Internet. Il est reproduit ci après.

L’actuelle polémique autour du festival Nyansapo fait remonter quelques souvenirs de ma vie militante dans les années 70. J’étais en situation de responsabilité à la CFDT, une centrale syndicale alors bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui, mais là n’est pas le sujet. Les luttes des femmes montaient dans toute la société française, et la CFDT y participait, avec un engagement très fort de militantes syndicalistes qui rencontraient des oppositions souvent violentes dans leur propre organisation. Il faut rappeler qu’à cette époque (pas si lointaine) la notion d’égalité entre les hommes et les femmes n’allait pas de soi. La pensée chrétienne en la matière n’était pas l’égalité, mais la complémentarité entre hommes et femmes, notion bien différente, et la pensée communiste version PCF et ses voisins considérait la lutte des femmes comme contradictoire ou secondaire par rapport à la lutte des classes.

Pour que la CFDT, pétrie de culture chrétienne, participe à la lutte pour le droit à la contraception et à l’avortement, il a fallu batailler ferme. Et Jeannette Laot, secrétaire générale adjointe de la CFDT a obtenu l’aval des instances dirigeantes quand elle est devenue présidente du MLAC, le mouvement pour la liberté de la contraception et de l’avortement. Elle était elle-même catholique, et l’avortement était contraire à ses convictions religieuses. Mais elle estimait indispensable que le syndicat mène ce combat pour la liberté de choix des femmes. Au nom de la laïcité disait-elle. C’était une époque où ce terme avait une belle couleur de liberté et de tolérance. La deuxième étape de notre combat fut de créer une commission confédérale travailleuses, très majoritairement féminine, et des sessions de formation et de travail non mixtes. Non mixtes! Que n’avons-nous pas entendu alors! On ne parlait pas encore de communautarisme, mais l’idée de réunir des femmes entre elles, hors de contrôle des hommes, faisait trembler d’horreur des pans entiers de l’organisation. Nous avons maintenu nos propositions, nous avons tenu nos premières sessions non mixtes.

Des sessions de quatre jours, entre femmes, sur nos pratiques syndicales, à la campagne, loin de toute pression. Je ne suis pas près d’oublier cette expérience. La parole mettait toujours du temps à se libérer. Certaines femmes reprenaient d’abord tel que le discours officiel de leur syndicat ou de leur fédération : hommes ou femmes, peu importe, tous unis, il ne faut pas diviser la classe ouvrière. Et puis petit à petit, des témoignages personnels ont commencé à émerger, d’abord sur la violence sexiste des petits chefs contre les ouvrières, dans les usines. Puis sur le silence des délégués syndicaux face à ces faits de violence. Pour finir de façon poignante sur des récits dans lesquels les responsables syndicaux hommes pratiquaient la même violence sur les syndiquées femmes. Constat : les mœurs de la profession déteignaient sur les syndicats. Récits chuchotés au milieu des larmes. Beaucoup de drames personnels, au-delà de ce que nous supposions au départ, et que nous n’avons pas toujours su gérer correctement. Jamais aucun de ces mots ne serait sorti en présence d’hommes.

La nécessité absolue de moments de réflexion et d’échanges à dimensions variables, entre catégories de gens qui se sentent opprimés et en éprouvent le besoin pour libérer leur parole (c’est, semble-t-il, à la lecture de Libé d’aujourd’hui, de séminaires de ce genre qu’il s’agit dans le cadre du festival Nyansapo) me semble une évidence et une liberté incontournables. Femmes, alcooliques anonymes, noirs, arc-en-ciel… à eux de décider. Rien à voir avec les interdictions de l’espace public à tel ou tel groupe (juifs, chinois, noirs…) que nous avons pu connaître à tel ou tel moment de notre histoire. Les réactions de Fdesouche aux séminaires non mixtes de Nyansapo ne me surprennent pas. L’extrême droite non seulement n’a jamais soutenu les libertés, pas plus celles des femmes que de n’importe qui d’autre, mais elle est là simplement dans sa logique raciste, la gestion de son fonds de commerce de suprémacistes blancs. Par contre, la réaction à chaud de la maire de Paris, hier, de demander l’interdiction du festival me paraissait choquante, une décision prise trop rapidement, en cédant à la pression de la doxa dominante, « style Manuel Valls ». Elle s’honore en rouvrant le dossier, et en trouvant une solution raisonnable d’ateliers d’échanges et de travail non mixtes dans des locaux privés, et d’une réunion publique dans un local communal ouverte à tous. Raisonnable dans l’immédiat. Reste à voir si désormais les différents mouvements féministes n’auront plus accès aux locaux municipaux. Un sujet dont on sera peut-être amené à reparler

 

Le crime et la crise

Le crime et la crise

J’ai eu la chance de participer les 2 et 3 décembre derniers à un colloque franco grec organisé par le département de Langue et Littérature Françaises de l’Université Aristote de Thessalonique, Le crime et la crise : Écritures et réécritures de la littérature policière contemporaine.
La problématique du colloque : 

Genre littéraire protéiforme s’adaptant au mieux à l’époque, ou exemple typique de la littérature-paralittérature de masse ? Littérature populaire à haute valeur sociale et politique, ou produit commercial et standardisé de l’industrie du livre ? Littérature focalisée sur le mystère du crime en lui-même, ou sur ses causes ? Littérature en marge du système littéraire, ou bien en son cœur, fruit d’une interaction constante avec les autres genres ? Particulièrement populaire, divisant la critique depuis ses débuts, la littérature policière compte aujourd’hui de fervents supporters au sein même des universités, où elle fait l’objet d’études systématiques (sans que cela signifie pour autant la fin de sa contestation). Le Département de Langue et de Littérature Françaises de l’Université Aristote de Thessalonique a l’ambition, par ce premier colloque international, d’introduire le débat autour de ce genre éminemment populaire dans la sphère académique grecque, en invitant ses auteurs à dialoguer avec les théoriciens et avec le public.

Ce furent deux jours de débats et d’échanges passionnants devant un public de plus d’environ deux cents personnes. On peut lire ici ma contribution à cette rencontre.
C’est le troisième colloque universitaire auquel je participe cette année sur le thème de la littérature policière et noire. Je veux simplement souligner que le roman policier et noir est désormais largement entré dans le champ des études universitaires comme genre littéraire de plein exercice. Il serait temps que nos médias et nos instances culturelles officielles françaises en prennent conscience, et fassent leur « aggiornamento ».

Mon Amérique à moi

Mon Amérique à moi

J’ai accordé un entretien au site Nyctalopes sur le thème Mon Amérique à moi. On peut le lire sur le site d’origine ou ci-dessous.
Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique
Je ne sais pas si c’était pour l’Amérique. J’avais douze ou treize ans, j’ai vu Sur les Quais, de Kazan, je ne me souviens plus dans quelles circonstances car à l’époque j’allais peu au cinéma, et ma famille était franchement franco-française. Je suis tombée amoureuse de Marlon Brando. Amour platonique et durable.

Une image 
bombe

Un événement marquant
La guerre du Vietnam, incontestablement. J’ai commencé à prendre conscience de la société dans laquelle je vivais à travers la fin de la guerre d’Algérie, que j’ai vécue entre mes 17 et 20 ans. A peine finie cette guerre et l’affrontement avec l’OAS, ici sur le sol français, qui l’a suivie, l’armée américaine  intervient massivement au Vietnam. Les bombardiers américains qui déversaient du napalm et des bombes en continu sur le Sud, la tentative de noyer  Hanoï au nord en détruisant les digues qui protégeaient la ville, les troupes au sol.

Tout ce que la France avait piétiné en Algérie, les droits de l’homme,  le droit des peuples à disposer d’eux mêmes, les Américains le laminaient au  Vietnam, avec l’accord bienveillant de leurs alliés européens. Et cela n’a pas cessé ensuite. 1973, le coup d’Etat de Pinochet au Chili, organisé par la CIA,  l’installation de toutes les dictatures sanglantes de l’Amérique du Sud. Pour moi, deux conséquences : quand j’entends un discours sur les droits de l’homme, jeregarde qui le prononce, ce qu’il a fait dans un passé récent. Et je me méfie, avant tout examen, des Etats Unis. (Qui peut écouter sans rire le discours d’Obama à Cuba en 2016 sur les droits de l’homme à portée de canon de Guantanamo ?)

Un roman
LA Confidential de Ellroy. C’est un roman qui a eu une influence sur ma vie. Après l’avoir lu, je le trouvais si « remuant » que j’ai décidé de tenter  l’aventure et d’écrire de la fiction.
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Un livre d’essai 
Histoire criminelle des Etats Unis, de Browning et Gerasi, (compte rendu sur mon site). Revisiter sa propre histoire en y intégrant le crime. Un travail avec  un regard critique sur sa propre histoire,avec la volonté de mêler démarche historique et réflexion sur l’actualité. Les Européens ne savent pas faire.  Pour me faire comprendre : il faudra attendre 1972 et la parution du livre de Paxton (historien américain) pour avoir le premier livre d’histoire sérieux sur Vichy et la collaboration. En 25 ans les Français n’avaient pas su le faire.

Un auteur
Dos Passos. Le 42° Parallèle puis toute la suite « USA » a été pour moi la découverte de la littérature américaine et m’a certainement influencée sur le plan du style.

Un film
Il y en a des centaines, je suis une fan de cinéma américain. Mais je garde un sentiment particulier pour Vera Cruz, de Aldrich, avec Cooper et Lancaster. Je débarquais à la Sorbonne, pour faire des études de lettres classiques (latin grec). J’allais très rarement au cinéma.
Mon entourage m’avait emmenée voir des films genre Bergman, qui m’ennuyaient terriblement, et que je trouvais très inférieurs à la
littérature. J’ai eu la chance de tomber dès mes premiers jours de fac sur un étudiant qui m’a emmenée voir à la cinémathèque (à l’époque rue
d’Ulm, à côté de la Sorbonne) Vera Cruz, premier film que j’ai vu dans cette auguste salle. Et là, ce fut le coup de foudre. J’ai compris et aimé la puissance de l’image, la puissance du cinéma. J’ai fréquenté la cinémathèque plus assidument que la Sorbonne. Je n’ai jamais revu Vera Cruz, je tiens à garder ce souvenir intact.
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Une série
Sur Ecoute, The Wire, sans hésitation.

Un réalisateur
Orson Welles, s’il faut choisir.

Un disque
Comment choisir ? Tout un monde de jazz. Mingus, Coltrane, Monk…

Un musicien ou un groupe
Ella Fitzgerald, « The Voice ».

Un personnage de fiction
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Au cinéma, pourquoi pas Daniel Plainview, le personnage central de There Will Be Blood, joué par Daniel Day- Lewis m’a marquée. Son acharnement à faire du fric, avec violence et passion. A « mordre dedans ». Avec la religion omniprésente qui traine en arrière fond. En écrivant ces mots, je me remémore aussi Elmer Gantry, le prédicateur joué par Burt Lancaster. La même rage à mordre dedans. En roman, je citerai volontiers Ned Beaumont, le personnage central de La Clé de Verre de Hammett, que j’aime pour son ambiguïté : le redresseur de torts est un joueur professionnel, au passé lourd, qui part en séduisant la femme de l’homme qui l’a engagé et qui est son ami, lui même personnage très ambigu.

Un personnage historique
Edgard Hoover. Directeur du FBI de 1924 à 1972, jusqu’à sa mort. (A coté de lui les potentats africains sont de petits joueurs). L’homme le plus puissant des Etats Unis au 20° siècle. Il a profondément marqué le système politique américain en tolérant les mafias, en les associant même à l’exercice du pouvoir au plus haut niveau, et en pratiquant très largement l’infiltration, la provocation et l’assassinat politiques contre tous les opposants hors du bi- partisme.

Une personnalité actuelle
Edward Snowden. Ce que l’Amérique a de meilleur. Et qu’elle n’aime pas.

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Une ville, une région
Isola, la ville du 87° district d’Ed McBain.

Un souvenir, une anecdote
Mon premier voyage dans une université américaine. C’était Wellesley College, de la Ivy League, près de Boston et du MIT. J’étais invitée à intervenir dans un séminaire sur les systèmes de protection sociale, étude comparée. A l’époque,  j’enseignais à Vincennes, constructions en Algéco, misère,  improvisation, pagaie et génie.
J’arrive dans un cadre à couper le souffle, espaces verts splendides, bâtiments magnifiques, musée privé, étudiantes à vélo sur les dizaines d’hectares du domaine. La première question que me posent les organisateurs quand j’arrive : Vous avez bien pris votre robe du soir n’est ce pas, pour la soirée inaugurale de ce soir ? Et quand l’épineuse question de la robe du soir fut réglée tant bien que mal, les organisateurs me proposèrent de venir avec eux me détendre à la piscine de la fac. Je n’avais pas non plus pensé à prendre mon maillot de bain.

Le meilleur de l’Amérique
Sa culture. Le cinéma, la littérature, à chaud sur l’actualité. La musique. Des créateurs au dynamisme fascinant.

Le pire de l’Amérique
Sa culture. Le racisme, le Ku Klux Klan, l’ultra protestantisme, le créationnisme, la violence, les milices, la tolérance au meurtre, tout ce fond très enraciné  depuis les premiers colons, qui constitue la base très solide de nombreux hommes politiques américains dont Trump n’est que la dernière résurgence. Un fond qui semble ne pas évoluer.

Un vœu, une envie, une phrase. 
Mon hommage : ils ont admirablement compris l’importance du « soft power ». Et ils le pratiquent de façon extrêmement intelligente.
Comparez l’attitude de la France en 1918 (l’Allemagne paiera) et celle des Etats Unis en 1945 : Plan Marshall et interdiction sur le continent européen de toute entrave à la pénétration du cinéma américain. Le cinéma est leur meilleure arme, ils le savent. Il a su transformer le génocide des Indiens en épopée des temps modernes. Il peut tout faire.

Propos recueillis par mail le 30 novembre par Wollanup.

Le roman noir d’Alstom

Le roman noir d’Alstom

J’ai publié, ce 16 septembre 2016, une tribune dans Libération, sur la fermeture de l’usine Alstom de Belfort et sur les réactions qu’elle a entrainée. On peut la trouver sur le site de Libé ou la lire ci-dessous.

Je suis surprise de la façon dont l’actuelle « crise Alstom » est abordée par les politiques comme par la presse, sans aucune référence à un passé très récent. Je suis romancière, je travaille à un roman noir sur le rachat d’Alstom Energie par les Américains entre 2013 et 2015. Roman noir, parce que cette opération de rachat s’apparente à un racket.

J’ai bien compris que la crise ouverte de l’entreprise Alstom a commencé il y a quatre ans, et sa mise à mort programmée remonte à au moins une dizaine d’années. Quand Alstom Energie a été définitivement vendu, tout le monde savait, et quelques-uns l’ont écrit, qu’Alstom Transport, trop petit, sous-capitalisé, était condamné. Et, pour accélérer la mort programmée, une grande partie de l’argent du rachat a été consacrée à payer le patron (Merci patron !), les actionnaires, les administrateurs. Où va aller, d’ailleurs, le « fabuleux contrat » du TGV américain ? Pas un emploi en France, parce que les Américains, eux, protègent leur marché intérieur, d’accord, mais les deux milliards dont on nous a parlé ? Investis en France ? Ce que révèle la «crise Alstom», la vraie, celle qui dure sur le long terme, c’est qu’en France, le patronat comme les hommes politiques sont incapables d’avoir une stratégie industrielle cohérente dans la durée. Tous réagissent aux désastres industriels successifs qui détruisent le tissu industriel français au coup par coup dans l’urgence et l’émotion. Un peu sur le modèle de l’interdiction du burkini comme instrument de lutte antiterroriste. Si nous regardons les quatre dernières années, ce n’est pas si loin, nous avons abandonné la maîtrise de notre filière nucléaire et des entreprises qui en dépendaient. Nous parlons sans cesse de l’importance des énergies nouvelles, mais nous avons vendu aux Américains l’éolien d’Alstom, celui d’Areva est trop petit pour survivre, il va être vendu ou disparaître. Nous nous gargarisons du couple franco-allemand, mais très souvent lorsque l’opportunité s’est présentée de renforcer de grands groupes européens basés sur une alliance franco-allemande, nous lui avons tourné le dos. En particulier, sur l’ensemble du dossier Alstom, énergie et transport. En face, la stratégie américaine s’apparente à un rouleau compresseur. Les Américains perdent toutes leurs guerres depuis 1945, mais ils gagnent tous leurs marchés. Ils ont défini leurs priorités depuis la fin des années 70, et ils les mettent en œuvre par une collaboration étroite entre patronat et État, appuyée sur la NSA, la CIA, l’appareil judiciaire et un très solide protectionnisme. Nous le savons, et nous regardons passer le train. En nous lamentant sur le manque de flexibilité des travailleurs et le poids des charges. Je suis historienne de formation, et j’ai travaillé sur le patronat français au XIXe siècle. Pierre Gattaz me fait rire. Son discours de pleure-misère a déjà été écrit et récité, de façon presque identique, par ses ancêtres depuis cent cinquante ans. Bon, l’industrie, c’est fichu. Il nous reste le tourisme… Enfin, si on renonce à vouloir légiférer sur la tenue des baigneuses.

 

 

Histoire criminelle des États-Unis

Histoire criminelle des États-Unis

Envie de dire à tous mes lecteurs et amis : Il y a un livre à lire pour comprendre le monde qui nous entoure, et c’est l’ Histoire criminelle des États-Unis, de Frank Browning et John Gerassi, journalistes, essayistes, enseignants, deux figures emblématiques de la New Left américaine des années 60-90. Le livre fut publié en 1980 aux États-Unis, traduit et publié en France en 1981, republié en 2015 pour la première fois dans une édition de poche, avec une version mise à jour, par Nouveau Monde Éditions.
C’est un livre que l’on dévore, malgré l’importance de l’appareil critique (personne n’est obligé de lire les notes en bas de page), et indispensable si l’on veut essayer de commencer à comprendre un tout petit peu l’Amérique d’aujourd’hui, pas seulement celle de Trump et de la NRA, mais aussi celle de la NSA, de la CIA et du monde des affaires. L’Histoire est un élément indispensable à la compréhension du présent, nous disent les auteurs :
« La combinaison d’un populisme de cowboy et du puritanisme violent de la Nouvelle Angleterre  – les grandes forces qui ont présidé à la fondation de l’Amérique –  ont créé un paradigme qui fait de la criminalisation des entreprises et de la vie quotidienne un élément clé de la réussite aux États-Unis. »
Les grandes périodes de cette histoire : la colonisation, la période post guerre d’indépendance, l’essor de la deuxième moitié du 19° siècle, la puissance dominante du 20° siècle. Les auteurs s’attachent à montrer qu’à chaque période correspondent des évolutions synchrones et des interpénétrations des forces économiques, des forces politiques, des organisations criminelles qui évoluent conjointement. Tout au long de cette histoire, la contestation sociale est traitée comme une activité criminelle. Le premier 19° siècle est marqué par la prolifération des milices de toutes sortes liées au maintien de l’esclavage, à la guerre contre les Indiens, à la conquête de l’ouest. Une histoire dans laquelle assassins, shérifs, voleurs, miliciens jouent des rôles totalement interchangeables et toujours ultra-violents. (J’admire la capacité de la culture américaine à transformer ces affrontements sanguinaires en épopée des temps modernes.)
Lorsqu’arrivent les vagues d’immigration de masse du tournant du 19° siècle formées de populations à forts sentiments communautaires, elles vont se structurer progressivement autour de mafias criminelles identitaires, totalement imbriquées dans les pouvoirs politiques locaux, et qui jouent un rôle de régulation et d’intégration des nouveaux arrivants dans la structure économique et sociale du pays d’accueil. Elles constituent même les seuls véritables instruments de promotion sociale dans ces milieux immigrés très pauvres.  La démonstration est convaincante.
Vient ensuite le 20° siècle, l’après guerre, la prohibition… Le crime organisé s’imprègne des mutations économiques. Il intègre les modes organisationnels des entreprises mises au point par Ford, puis la révolution économique de l’après deuxième guerre mondiale.
Je ne résiste pas au plaisir de cette citation d’Al Capone : « Tout ce que j’ai fait, ç’a été de vendre de la bière et du whisky à nos citoyens les plus respectables. Je n’ai jamais fait que répondre à une demande existante. » Al  Capone, le champion de la politique de l’offre…
Conclusion de Browning et Gerassi : « Le crime fait partie intégrante du système américain. C’est un moyen de faire beaucoup d’argent, un système régulateur des affaires, une façon de faire vivre les pauvres… et bien souvent un moyen de gouvernement. »

Histoire criminelle des Etats-Unis (The American Way of
Crime), de Frank Browning et John Gerassi, traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par Jean-Pierre Carasso, Nouveau Monde, « Poche Histoire »,
624 p., 10,90 €

Etat d’urgence

Etat d’urgence

J’ai publié dans Libération, le 3 février 2016, une tribune sur la prolongation de l’état d’urgence. On peut la trouver sur le site de Libé ou la lire ci dessous

La prolongation de l’état d’urgence, dangereuse et inutile

Petit à petit, à travers quelques rares «retours d’expérience» émanant de professionnels, les contours de la police de l’état d’urgence se dessinent. Deux témoignages nous ont été fournis la semaine passée. Ils méritent qu’on y revienne quelques instants, pour essayer de comprendre (et non excuser) la façon dont il fonctionne, et ses effets prévisibles. Le premier est un article du journal le Monde sur la suspension par le Conseil d’Etat d’un arrêté d’assignation à résidence validé par le ministère de l’Intérieur sur la base de trois notes blanches.
La première note décrit l’assigné à résidence comme un individu rôdant de façon suspecte autour de l’immeuble dans lequel réside Riss et faisant usage de son téléphone portable à proximité. Comportement qui déclenche la suspicion des CRS qui montent la garde autour de l’immeuble : mission de repérage photographique pré-attentat ? Ils transmettent aux services de renseignements. Jusqu’ici, rien à dire. Les services transforment cette information en note blanche sans aucun travail de vérification supplémentaire et donc sans s’apercevoir que la mère de l’individu suspect réside dans le même immeuble que Riss et que l’individu en question lui rend visite chaque jour. Et les CRS ou les services communiquent l’information qui n’en est pas une, une note blanche n’a jamais été une information, au journal Le Parisien qui titre un article : «Etranges rôdeurs autour du domicile de Riss.» Au pluriel, les rôdeurs sont plus impressionnants. L’article est repris par le ministère dans le dossier d’assignation à résidence. Là, on croit rêver.
Deuxième note blanche, l’individu incriminé fréquente une mosquée salafiste. Affirmation qui n’est étayée par rien, ni photos ni témoignages, rien. Donc, on passe. La troisième note blanche est la reprise pure et simple d’une note blanche des services qui date de 2008, le suspect aurait été mêlé à un trafic de voitures volées, sans savoir, ou en choisissant d’ignorer, qu’une enquête judiciaire datant de 2009 l’en avait totalement disculpé.
Le contrôle exercé sur le travail des services est délibérément inexistant, puisque la représentante du ministère déclare aux juges du Conseil d’Etat : «Si les services de renseignement l’ont écrit, c’est que c’est vrai.» Là, on frôle l’humour foutraque des Marx Brothers dans les couloirs du ministère. Mais ce n’est pas forcément rassurant.
Ce que révèle ce dossier (absence de travail de renseignement, absence de contrôle du ministère), parce qu’il est allé jusqu’au Conseil d’Etat, risque fort d’être valable pour beaucoup d’autres, mais nous ne le saurons jamais. Car la prolongation de l’état d’urgence a comme fonction première de couvrir aux yeux du public la misère des services français et de permettre au gouvernement de laisser filer l’incurie, sans heurts avec sa police. La prolongation de l’état d’urgence est un facteur d’insécurité pour la population française parce qu’elle sert à masquer la misère sans contribuer à réformer les services, sans leur apprendre à travailler.
Il faut dire, affirmer, répéter qu’un contrôle démocratique sur l’activité des services est une condition de son efficacité, en mettant à jour les faiblesses et les erreurs pour les corriger plutôt que de les cacher et de les répéter. Autre aspect, on est bien obligé de se demander si nous ne sommes pas en train de glisser du contrôle d’identité au faciès (que nos policiers pratiquent sans jamais l’admettre, que nos dirigeants ont avalisé par lâcheté) à une assignation à résidence au faciès.
Le deuxième témoignage va dans ce sens. Il s’agit de celui d’un policier du renseignement territorial publié dans Libération du 25 janvier. Il nous dit : «Pour nous, l’état d’urgence a quand même des bénéfices secrets… Il permet aux équipes de se connecter au terrain. Ouvrir la porte d’un appartement pour vérifier ce qui s’y trouve n’est jamais vain. S’il n’y a pas d’armes, il y a peut-être une photo de Ben Laden accrochée au mur.» Ce policier part du constat que les renseignements ont perdu le contact avec le terrain. Là-dessus, aujourd’hui, tout le monde est d’accord. Comment reprendre contact pour savoir ce qui se passe ? Grâce à la prolongation de l’état d’urgence, en multipliant les perquisitions au hasard, on finira bien par trouver un portrait de Ben Laden sur un mur… Enfin, au hasard, pas tout à fait. Après l’assignation à résidence au faciès, voici la perquisition au faciès. Notre policier, avide de reprendre contact avec le terrain (c’est-à-dire avec les gens qui l’occupent), peut-il comprendre la rancœur, la haine, les ravages que ces perquisitions au hasard produisent dans la population qui les subit, dans un arbitraire total ?
La prolongation de l’état d’urgence et les pratiques policières qu’elle induit sont destructrices du tissu

social. Répétons-le, seul un contrôle démocratique permanent, vigilant, sur le long terme peutcontribuer à produire des services de renseignement fiables et donc efficaces dans une société relativement apaisée.