Raconter, c’est résister

Raconter, c’est résister

Raconter, c’est résister

 

Le Festival international du roman noir (FIRN) de Frontignan n’aura pas lieu cette année. Ni à la date traditionnelle (juin) ni en septembre, comme il avait été un temps envisagé. Dommage ! Frontignan est un lieu de vraies rencontres, de vraies discussions.
Mais tout n’est pas perdu. Les animateurs du festival ont demandé aux auteurs invités de leur communiquer de courtes interventions sur le thème retenu cette année : “Résistance(s) // Résilience”.
L’occasion pour moi retrouver ce texte de 2015, que j’avais écrit pour la Revue critique de fixxion française contemporaine, et que je n’avais pas publiée sur ce site.
Le voici ci-dessous.

16 balles. Nos cousins d’Amérique

16 balles. Nos cousins d’Amérique

16 balles. Nos cousins d’Amérique

La chaine Planète+ CI (Crimes et Investigations) vient de présenter mardi 7 juillet un documentaire remarquable, une enquête sur le meurtre d’un jeune adolescent noir de 17 ans par un policier blanc qui lui a tiré 16 balles dans le corps, le 20 octobre 2014 à Chicago. Le réalisateur (Rick Rowley) suit l’affaire jusqu’au procès, en septembre 2018. Et nous donne un documentaire époustouflant d’intensité, de rythme, de qualité de l’image et de l’archive. Du début à la fin du film, nous sommes tendus, accrochés, comme dans les meilleures fictions. Chapeau l’artiste. Au-delà d’une piqûre de rappel, toujours utile, sur l’intensité du racisme aux États Unis, ce documentaire m’a fait toucher du doigt, comprendre physiquement, à quel point l’ampleur de la mobilisation qui a suivi l’assassinat de George Floyd n’est pas tombée du ciel, mais est le prolongement et le résultat de dizaines de luttes acharnées après des meurtres de jeunes noirs un peu partout dans le pays.
Déroulé de l’histoire.
Le 20 octobre 2014, le jeune Laquan McDonald, 17 ans, erre dans un parking proche d’un grand magasin, un couteau à la main. Plusieurs voitures de police arrivent. De l’une d’elle, deux policiers descendent, et l’un d’eux, Jason Van Dyck, abat de 16 balles le jeune Laquan qui marche à six ou sept mètres de lui, en lui tournant le dos. A partir de là, la machine policière se met en route. L’ensemble des policiers présents sur le terrain, tout en bouclant la scène de crime, se concertent, et mettent au point un témoignage commun. Adolescent menaçant, couteau en main, Van Dyck a tiré en légitime défense. Ils prennent la précaution de vérifier le contenu d’une caméra de surveillance à la porte d’un magasin à proximité du lieu de la fusillade, et détruisent l’enregistrement de la scène. Il existe également une caméra de vidéo, fixée sur le tableau de bord d’une des voitures de police, qui a tout enregistré. Cet enregistrement n’est pas détruit, sans doute parce que ce n’est matériellement pas possible. Puis l’équipe rentre au commissariat, rend compte à sa hiérarchie des tirs, de la mort du jeune homme et lui remet l’enregistrement de la scène par la caméra du véhicule de police. La hiérarchie enregistre les témoignages, tous identiques, visionne sans doute l’enregistrement et le dépose sous séquestre. La Fraternité des policiers est alertée. Hiérarchie et Fraternité soutiennent sans faille la version de l’équipe de terrain. Dans deux maisons à proximité du parking, il y a des témoins de la fusillade. Ils sont convoqués au commissariat, entendus séparément, pendant une dizaine d’heures d’affilé, et menacés de poursuites. Ils finissent par décider de se taire. Ils n’ont rien vu. L’affaire semble bouclée, et dans les premières communications à la presse, Laquan est présenté comme un jeune délinquant, agressif, et drogué.
A ce niveau, moi, je m’arrête et je fais quelques constats. La société américaine est différente de la société française, beaucoup plus violente. L’organisation de la police et de la justice sont également différentes de l’organisation française, et nos syndicats de policiers ne sont pas des Fraternités. Mais les réactions de la police américaine et de la police française face à une bavure sont étonnamment semblables. Harmonisation de faux témoignages entre équipiers. Transformation de la victime en fauteur de troubles dangereux. Caméras malencontreusement tombées en panne ou non déclenchées chaque fois que c’est possible. Couverture syndicale et hiérarchique en béton, envers et contre tout. (N’oublions pas que dans ce cas précis, la hiérarchie et la Fraternité ont eu accès à la vidéo dès le début de l’affaire et l’ont placée sous séquestre). Témoins mis de côté d’une façon ou d’une autre. Le monde policier, d’un côté de l’Atlantique comme de l’autre, est un monde de la solidarité et de l’omerta.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, elle aurait dû s’arrêter là, elle s’est souvent arrêtée là. Elle ne s’arrête pas là. Un journaliste repère quelques trous dans l’histoire officielle. Et puis 16 balles pour abattre un petit jeune, c’est beaucoup. L’autopsie révèle des balles dans le dos et un peu partout dans le corps, y compris lorsque la victime gisait au sol. Un avocat s’intéresse au dossier. La mobilisation commence dans la communauté noire. Cette bavure mortelle n’est pas la première à Chicago, la série en est longue, mais grâce aux mobilisations répétées de « Black Lives Matter », la population est de moins en moins passive face à la violence policière. L’avocat, après de multiples démarches judiciaires, obtient communication de la vidéo que la hiérarchie avait mise sous séquestre, et la rend publique, fin 2015. Toute la ville de Chicago voit en direct un petit jeune homme, un couteau au bout d’un bras ballant, qui marche seul sur un parking, en s’éloignant d’un policier qui se tient à six ou sept mètres de lui, qui l’abat et continue à tirer sur le jeune à terre. 16 balles. A partir de ce moment, des manifestations de masse comme Chicago n’en avait jamais connu se succèdent pendant deux ans, et scandent à tous les moments importants l’affrontement entre la version policière, et les défenseurs de la victime. C’est un ouragan qui déferle sur Chicago, et je ne « divulgache » pas la fin, comme pour les meilleurs polars, mais vous verrez, tension maximum, de rebondissements en rebondissements, jusqu’à la chute, en 2018- 2019.
La mobilisation gigantesque après la mort de George Floyd n’est pas loin.
En France, les mobilisations populaires contre les violences policières commencent à mobiliser de façon bien plus forte que le gouvernement ne s’y attendait. La suite de l’histoire n’est pas encore écrite.

Du bon usage de la “brebis galeuse”

Du bon usage de la “brebis galeuse”

Du bon usage de la “brebis galeuse”

Le terme de « brebis galeuse » revient de toutes parts dans le débat actuel sur les violences policières. Le terme est utile. Il montre d’abord au public que l’institution prend les choses au sérieux, qu’elle est prête à admettre d’éventuels disfonctionnements, et à réagir vigoureusement. Qui souhaite garder en son sein des brebis galeuses ? Ensuite, une brebis galeuse est une mauvaise bête dans un troupeau sain. Il n’y a pas de disfonctionnement de l’institution, mais des fautes individuelles, commises de préférence par ceux qui sont à la manœuvre sur le terrain, ceux qui asphyxie ou étranglent, les flics de base, pas les chefs. Le commandement est rarement mis en cause. Pour sortir des généralités abstraites, j’ai eu envie de prendre un cas précis de « brebis galeuse » pour voir comment il évolue dans le temps, et ce qu’il nous dit du fonctionnement de l’institution. Faire vivre un personnage, penser concret, démarche de romancière, j’assume.

Je prends le commissaire Lafon, parce que j’ai déjà relevé sa trace dans le passé. En l’an 2000, il sort à 26 ans de l’École des commissaires, choisit la Police urbaine de proximité, celle des Brigades qui, sous des noms divers, chassent le petit et le moyen délinquant en flagrant délit. Ceux qu’on appelle souvent les « saute dessus », recrutés dans le corps des gardiens de la paix sur la base du volontariat, trois semaines de formation spéciale au maniement des armes et aux techniques de combat, et des perspectives de primes et promotions plus prometteuses qu’ailleurs. Lafon a choisi la Police Urbaine sans doute par goût pour ce type de police, il aime accompagner ses hommes sur le terrain, il aime l’ambiance, la cohésion du groupe, et il est très apprécié par ses subordonnés.

En 2004, il dirige ces brigades dans le commissariat du 19° arrondissement de Paris. Une nuit, il tourne avec l’une de ses brigades, une infraction routière est constatée, le chauffeur n’obtempère pas, il est pris en chasse, arrêté, un peu tabassé, et pour lui apprendre à vivre, les Bacmen lui coincent un enjoliveur entre les fesses (je n’invente pas…). Lafon est là, et assiste à toute la scène. Libéré après une garde à vue, l’automobiliste porte plainte. On est à Paris, pas en banlieue, l’affaire fait un peu causer. Le ministre de l’Intérieur (Sarkozy) parle de « brebis galeuse » et promet des sanctions exemplaires. L’affaire est jugée en 2008. Le commissaire Lafon couvre ses hommes, pas un mot au juge. Quelques condamnations pour les exécutants, et Lafon est condamné à un an de prison avec sursis et un an d’interdiction d’exercer pour « abstention volontaire d’empêcher un crime ou un délit en train de se commettre ». Le juge émet des doutes sur ses capacités à commander des hommes. Il est mis à pied pendant un an, avec solde, puis réintégré.

En 2012, à 38 ans, il est promu commissaire divisionnaire. Les promotions sont cogérées par les syndicats et la hiérarchie. On est loin de la « brebis galeuse ».

Bien plus, quelques mois plus tard, Lafon est choisi pour diriger le commissariat d’Aulnay, banlieue difficile en région parisienne. Là, il s’agit d’un choix qui en dit long. La hiérarchie et les syndicats pensent que les méthodes de commandement du commissaire (proximité avec ses hommes donc aimé, peu regardant sur les méthodes ou la déontologie, muet devant les juges en cas de bavures) conviennent dans « les territoires perdus de la République » dans lesquels, pensent-ils, il faut de la brutalité pour dominer la rue.  A leurs yeux, Lafon est un vrai chef.

En 2017, dans cette même ville d’Aulnay, toujours sous la responsabilité du commissaire Lafon, sans surprise, grosse bavure. Une brigade de police urbaine effectue un contrôle d’identité de routine au pied d’un immeuble, qui dégénère. Un des policiers (blanc) transperce avec sa matraque télescopique l’anus et, sur une profondeur de dix centimètres, les intestins d’un jeune noir qu’il contrôle. Viol ou pas viol ? Pas viol dit le procureur, puisque le policier affirme ne pas avoir eu l’intention de violer. Viol, dit de son côté le juge d’instruction, l’ampleur des dégâts corporels subis par la victime semblant écarter la thèse du pur hasard. Après hospitalisation et soixante jours d’ITT (interruption temporaire de travail), le jeune homme sera peut-être handicapé à vie, et le procès n’a toujours pas eu lieu, à ma connaissance.

Ce n’est pas fini. Après Aulnay, on retrouve le commissaire Lafon au commissariat d’Asnières, où il exerce ses qualités de meneur d’hommes. Il est sur une rive de la Seine dans la nuit du 25 au 26 avril 2020, il surveille l’une de ses brigades qui, sur l’autre rive, course un immigré qui tombe dans la Seine, ce qui fait rire les policiers. « Les bicots, ça sait pas nager, ça coule…. Lui mettre des pierres aux pieds… ». Arrestation, et peut être (bruits suspects) un tabassage dans le fourgon de police sur le chemin du commissariat. Histoire de se faire comprendre. Ce genre de police et de policiers colle aux basques du commissaire Lafon, un vrai chef, donc responsable de l’action de « ses hommes ».

Cette courte biographie dit que dans un commissariat, la qualité du commandement est un enjeu vital. Et pour juger de cette qualité, il faut savoir quelle police on veut, définir un projet pour pouvoir choisir des chefs capables de le mettre en œuvre. Police de guerre ou police de « proximité », (même si le terme a été discrédité par Sarkozy) avec les citoyens ? Le choix revient aux politiques, ce sont eux les responsables.

Interview dans Fondu au noir

Interview dans Fondu au noir

Interview dans Fondu au noir

J’ai été interrogée par Marie Van Moere, pour la site Fondu au noir, à l’occasion de la sortie de Marseille 73, début juin 2020. Le texte de cette interview se trouve ci-dessous mais également sur les pages de ce très bon site, ICI.

Marie Van Moere : Dominique Manotti, vous êtes historienne contemporaine de métier et de formation. Sur votre site internet, vous indiquez avoir décidé d’exprimer votre mécontentement politique à l’arrivée au pouvoir de François Mitterand en 1980 par la voie de l’écriture romanesque. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

Dominique Manotti : J’ai aimé et pratiqué mon métier d’historienne, en même temps que je militais très activement, pendant les années 60 et 70. Mais je n’ai jamais aimé l’histoire pour « la beauté de la chose ». Durant ces années, je réinvestissais tout ce que j’apprenais, tout ce que je découvrais en histoire dans mon activité militante. L’histoire (toutes époques confondues) me donnait une compréhension, une profondeur, un terrain d’expérimentation pour ma pratique militante. A l’élection de Mitterrand à la présidence de la République (1981), j’ai eu le sentiment de changer d’époque. Pendant vingt ans, je m’étais battue pour un changement de société, qui reposait nécessairement sur une articulation entre luttes sociales et réformes dans le champ du politique. L’élection de Mitterrand (dont je n’ai jamais pensé qu’il était un « homme de gauche ») a très vite signifié pour moi l’étouffement des luttes sociales, donc de tout espoir d’articulation et de changement profond de la société. Comme Mitterrand a reçu une incontestable adhésion populaire massive, je n’avais plus qu’à faire le constat de mon échec, celui de ma génération. Mon sentiment n’était pas du mécontentement politique, comme vous le dites, c’était du désespoir, profond. Du coup, mes recherches historiques perdaient pour moi beaucoup de leur sens. Il était temps de faire un bilan personnel. Cela m’a pris une dizaine d’années, après lesquelles j’ai commencé à écrire des romans. Parce que raconter, c’est résister, comme l’a dit Sepulveda. Parce que la culture populaire est vitale pour l’avenir d’un pays, et que j’avais envie d’y apporter ma petite contribution… Je ne regrette pas ce choix.

MVM : Marseille 73 est votre treizième roman. La colère et la nécessité du roman noir politique n’ont jamais disparu en vous. L’histoire prend place en 1973 et nous rappelle que les événements d’Algérie ont perduré longtemps dans les esprits. Souhaitez-vous avec ce roman que les lecteurs se souviennent de cette période tragique durant laquelle le terrorisme d’extrême droite a tué plus d’une cinquantaine de personnes d’origine maghrébine notamment algérienne ou aimeriez-vous plutôt que nous nous rappelions que rien n’est acquis concernant les droits de l’homme, même fondamentaux ? Pensez-vous que nous pouvons retenir les leçons de cette histoire ?

DM : Certes, rien n’est acquis, jamais. Mais cette période de la guerre d’Algérie et de l’après-guerre d’Algérie dit bien plus que ça. Notre politique d’expansion coloniale au 19e siècle a marqué profondément la société française toute entière. Supériorité de la race blanche, mission civilisatrice de la Grande Nation, les républicains y ont cru, c’était des certitudes, des vertus républicaines. La perte des colonies au 20e siècle a donc été un traumatisme majeur, encore accru par l’arrivée en France, après la défaite en Algérie (1961-1962), d’un million de réfugiés pieds noirs dont les plus militants portaient à l’extrême l’idéal colonial, et vivaient son abandon comme la trahison de la France elle-même, de sa mission civilisatrice. C’est dans le refus de cette défaite de l’idéal colonial que s’enracine le Front National et tout le courant dominant de l’extrême droite française. Le traumatisme de la perte de l’Algérie Française me semble (hypothèse…) avoir marqué notre société plus en profondeur, plus sur le temps long, que l’esprit de la Résistance lui-même. Pour moi, Marseille 73 n’est pas une leçon pour aujourd’hui, ce récit raconte aussi, en fait, la société d’aujourd’hui. Voir les réactions de la population, les réactions de la police. Les réactions de nos gouvernants sont aussi très proches de ce qu’elles étaient à l’époque : la négation du racisme endémique dans les institutions.

MVM : En 1967, après un voyage au Vietnam, Susan Sontag a écrit « la race blanche est le cancer de l’histoire humaine ». Elle n’a modifié son propos qu’en indiquant que la mise en mots de sa pensée diffamait les cancéreux. En tant qu’historienne et écrivaine de romans noirs politiques, vous rapprocheriez-vous de son avis ?

DM : Non. D’abord, je n’ai pas l’habitude de penser en termes de race, blanche, noire ou quelle qu’elle soit. Ensuite, cette phrase est très polémique. Pas sûr que ce genre d’abstractions nous fasse beaucoup avancer. Mais je comprends bien la réaction émotionnelle de Sontag au lendemain de la guerre du Vietnam, pendant laquelle son pays, les USA, cette grande démocratie dont nous sommes les alliés, se sont livrés à toutes les opérations de destruction massive de la population que l’on puisse imaginer (arrosages de régions entières au napalm, destruction des digues autour de Hanoï etc…). J’imagine à quel point il est traumatisant pour une citoyenne américaine de le constater sur place. C’est au-delà des mots.

MVM : Dans ce roman, vous donnez une voix à la famille Khider : Malek, Adel, Mohamed et leur père, Français d’origine algérienne, installés à Marseille avant la guerre d’indépendance. En parallèle de la grande rigueur avec laquelle vous tenez le déroulement de l’intrigue, l’histoire de cette famille amène émotion et chaleur à votre propos. Comment créez-vous ces personnages ? Appartiennent-ils plus que les autres à la sphère intime de l’imagination durant le processus d’écriture ?

DM : Vous soulignez un point important. Oui, les personnages sont pour moi le domaine de l’imaginaire. Je travaille mon roman à partir d’une documentation importante, dont j’extrais des faits réels. Dans un premier temps je sélectionne ceux qui me semblent marquants, qui parlent le mieux de leur époque. Puis je creuse la documentation autour d’eux, pour leur faire dire tout ce qu’ils ont dans le ventre. Je m’autorise quelques libertés (je suis romancière, pas historienne), par exemple dans ce roman, je raconte l’histoire sur quelques mois, dans la réalité elle s’est passée sur presque deux ans. Mais je respecte les faits, leur ordre de succession, et je m’oblige à construire mon histoire sans les déformer. Les personnages, c’est différent. Je les imagine, je les invente, c’est ma liberté et ma jubilation, ils font la vie du roman. Je suis heureuse que vous ayez aimé la famille Khider. Je leur suis évidemment très attachée. Mais au risque de vous décevoir, je dois vous dire que j’aime aussi Nadia, le Gros Marcel (j’aime beaucoup le Gros Marcel), le lieutenant Grimbert, si Marseillais… Et je salue chapeau bas le journaliste Cipriani et l’avocat Berger. Il me semble difficile de faire vivre des personnages sans ressentir pour eux une forme d’empathie, c’est comme ça que je conçois mon travail de romancière. Ceux pour lesquels je ne parviens pas à l’empathie (Picon dans ce roman) sont sans doute moins vivants.

MVM : Votre écriture est réputée pour sa précision. Pas un mot de trop ne vient gêner le propos et le déroulement implacable de l’intrigue. On lit que votre écriture vous place dans la lignée de James Ellroy comme d’autres auteurs français. Cette façon de légitimer les auteurs français vous satisfait-elle ? A-t-on encore besoin aujourd’hui d’être parrainé par l’Amérique pour exister en tant qu’auteur français de romans noirs ?

DM : Vous vous souvenez sans doute de la phrase de Manchette (citation approximative): « Le défaut du polar français, c’est qu’il n’est pas américain. » Trêve de plaisanterie. Non, je n’ai jamais cherché aucune légitimation du côté du polar américain. Ma recherche constante est de raconter, de décrire la société française telle que je la connais, or nos deux sociétés sont profondément différentes, et je crois n’avoir jamais utilisé aucun des stéréotypes du polar américain. Mais les influences littéraires sont ce qu’elles sont.

Mes références sont les romans français du 19e siècle, et les romans américains du 20e. J’ai lu plus de polars américains que de polars français, et vu plus de films noirs américains que de films noirs français. C’est mon histoire personnelle. Quant à ma recherche stylistique, elle est sans doute plus influencée par Dos Passos et Hammett que par Ellroy, même si c’est la lecture de L.A. Confidential qui m’a décidée à écrire des romans. Mais j’y ajouterai bien un peu de Sciascia et de Simenon. Je cherche une écriture précise, vous avez raison. Je cherche aussi un rythme de phrases adapté à l’action dans chaque scène, je cherche à faire avancer l’action dans toutes les scènes. Pas de « scènes d’ambiance », pas de digressions, même les scènes de baise doivent avoir une fonction dans l’avancement de l’intrique centrale. Pas de scènes d’exposition au début, ni de conclusions à rallonge à la fin. Billy Wilder disait : Quand une histoire est terminée, elle est terminée, pas de prisonniers.
Voilà. J’espère ne pas trop vous décevoir…

Le jour de la chouette

Le jour de la chouette

Le jour de la chouette

En ces temps de confinement,  Le Monde des livres m’a demandé d’évoquer mon ouvrage (de poche) préféré.
J’ai choisi d’expliquer (en peu de mots, comme il m’était demandé) pourquoi Le Jour de la chouette, de Leonardo Sciascia, m’a réellement impressionné. Ce petit texte a paru le 2 avril 2020 sur le site du Monde

« Avant de m’enfermer, j’avais dans ma ligne de mire la présence et l’action des mafias italiennes sur le sol français. J’y reviens. Et je reprends le roman de Leonardo Sciascia [1921-1989] Le Jour de la chouette, lu et relu tant de fois. La vie d’une petite ville sicilienne sous l’emprise mafieuse dans les années 1960.
Avec ce roman, j’ai ressenti physiquement et j’ai compris la nature du pouvoir mafieux, qui repose sur le consentement, de gré ou de force, de toute une société aux aguets, qui regarde, qui sait, et se tait. Dans la première scène, un homme court sur la place de l’église pour attraper son bus. Il est abattu devant les passagers, ses voisins, qui le connaissent et n’ont rien vu. Il est abattu juste à côté d’un marchand de beignets, que les policiers interrogent :
“Qui a tiré
– Pourquoi ? On a tiré ?”
Les hommes politiques sont là, au deuxième plan, qui veillent attentivement au maintien de l’ordre mafieux, dont ils sont les bénéficiaires et les otages.
Tout le monde de la mafia sicilienne de l’époque, encore proche de ses origines paysannes, avant qu’elle ne devienne richissime avec le commerce de la drogue et ne sombre dans la folie sanguinaire. Sciascia le raconte avec une écriture claire, précise, économe, d’une grande élégance. La violence, omniprésente, est sous-jacente, jamais étalée. Tout se joue “un ton en dessous”. C’est ce style de roman noir qui me fascine, bien loin de l’affrontement entre le bien et le mal, héroïque et sanglant. Le roman du crime au cœur de la machine sociale, inexpugnable.
J’attends avec impatience le grand roman noir de la ’Ndrangheta, la mafia calabraise, lovée au cœur de la société allemande. Le grand roman noir de l’Europe du XXIe siècle. »

« Le Jour de la chouette » (Il giorno della civetta), de Leonardo Sciascia, traduit de l’italien par Juliette Bertrand, GF, 192 p., 6,90 €.

Fake boite

Fake boite

Fake boite

L’usine Ford, à Blanquefort (en Gironde) doit fermer en 2019. La multinationale va licencier 900 salariés, après avoir touché cinquante millions de subventions publiques, qui ont notamment permis à la multinationale d’engranger près de sept milliard des dollars de profit.
J’ai contribué au soutien à la détermination et à l’action des salarié en racontant une autre bagarre que j’ai connue, celle de l’usine Daewoo en Lorraine, à Mont Saint Martin, en 2003. Elle a été publiée dans le livre Ford Blanquefort même pas mort publié par les éditions Libertalia.
Ce livre, recueil de textes analytiques, de fictions et d’illustrations, se veut une contribution enthousiaste à la lutte en cours.
Parce que nos vies valent plus que leurs vils profits.
Les droits d’auteurs de cet ouvrage seront reversés à l’Association de défense des emplois Ford.

Télécharger ici

Exhumer le crime

Exhumer le crime

Exhumer le crime

Le dernier numéro de L’économie politique, revue publiée par Alternatives Économiques, est consacré aux relations entre la littérature et l’économie. J’y ai apporté une contribution, sous forme d’un article, où j’explique comment je construis mes romans, en m’appuyant sur l’exemple du dernier publié, Racket.

Cet article peut être téléchargé ici.

Vous avez dit extraterritorialité ?

Vous avez dit extraterritorialité ?

Vous avez dit extraterritorialité ?

Les Américains peaufinent, ajustent, étoffent depuis maintenant une quarantaine d’années leur conception d’extraterritorialité de leur droit et de leurs lois. Ils en ont fait leur outil majeur pour imposer leur domination économique sur le monde occidental. Les Français et l’ensemble des Européens ont pratiqué la politique de l’autruche, et ont laissé faire. Il a fallu le coup de tonnerre du retrait américain du traité international de 2015 avec l’Iran, et l’interdiction faite à l’Europe de continuer à commercer avec lui annoncée en grand pompe par Trump pour qu’un débat public sur cette pratique américaine s’ouvre enfin en France. Débat assez confus, les journalistes on très souvent été pris de court, et n’en savaient guère plus que le grand public.
Et pourtant, il y avait déjà eu des coups de semonce. Pour ne prendre que deux exemples (il y en a eu beaucoup d’autres), la BNP a été condamnée par l’administration américaine à une amende de près de 10 milliards pour avoir commercé avec un certain nombre de pays sans lui en avoir demandé l’autorisation. La banque a payé, les comptes publics français ont accusé le coup, le gouvernement français s’est tu. Tant qu’il pouvait continuer à disserter sur la grandeur de la France et sur son rôle international…
À peu près à la même époque, rachat d’Alstom, une entreprise française, par GE, une entreprise américaine, entre 2013 et 2015. J’ai raconté ce rachat dans mon dernier roman, Racket. Comprendre ce que signifie « extraterritorialité » comme si vous y étiez. La justice et l’entreprise américaine collaborent étroitement pour fragiliser l’entreprise à coups d’amendes et de sanctions. Les cadres sont menacés, soumis à des chantages, corrompus, tout est mis en œuvre, et à la fin, c’est l’Amérique qui gagne…
Ça fait froid dans le dos me disent mes lecteurs. En fait, le roman essaye de faire vivre « en direct » l’opération pendant qu’elle se déroule, comme elle se déroule. Pour comprendre en quoi consiste l’extraterritorialité américaine, il n’est peut-être pas besoin de longues explications ou de savantes théories juridiques. Il est plus stimulant de lire un roman.

La non-mixité, nécessité politique

La non-mixité, nécessité politique

La non-mixité, nécessité politique

Quand, en cette fin mai 2017, j’ai entendu évoquer une demande d’interdiction d’un festival afro-feministe, sous prétexte de non-mixité, j’ai réagi à chaud et rédigé ce texte, que Libération a publié sur son site Internet. Il est reproduit ci après.

L’actuelle polémique autour du festival Nyansapo fait remonter quelques souvenirs de ma vie militante dans les années 70. J’étais en situation de responsabilité à la CFDT, une centrale syndicale alors bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui, mais là n’est pas le sujet. Les luttes des femmes montaient dans toute la société française, et la CFDT y participait, avec un engagement très fort de militantes syndicalistes qui rencontraient des oppositions souvent violentes dans leur propre organisation. Il faut rappeler qu’à cette époque (pas si lointaine) la notion d’égalité entre les hommes et les femmes n’allait pas de soi. La pensée chrétienne en la matière n’était pas l’égalité, mais la complémentarité entre hommes et femmes, notion bien différente, et la pensée communiste version PCF et ses voisins considérait la lutte des femmes comme contradictoire ou secondaire par rapport à la lutte des classes.

Pour que la CFDT, pétrie de culture chrétienne, participe à la lutte pour le droit à la contraception et à l’avortement, il a fallu batailler ferme. Et Jeannette Laot, secrétaire générale adjointe de la CFDT a obtenu l’aval des instances dirigeantes quand elle est devenue présidente du MLAC, le mouvement pour la liberté de la contraception et de l’avortement. Elle était elle-même catholique, et l’avortement était contraire à ses convictions religieuses. Mais elle estimait indispensable que le syndicat mène ce combat pour la liberté de choix des femmes. Au nom de la laïcité disait-elle. C’était une époque où ce terme avait une belle couleur de liberté et de tolérance. La deuxième étape de notre combat fut de créer une commission confédérale travailleuses, très majoritairement féminine, et des sessions de formation et de travail non mixtes. Non mixtes! Que n’avons-nous pas entendu alors! On ne parlait pas encore de communautarisme, mais l’idée de réunir des femmes entre elles, hors de contrôle des hommes, faisait trembler d’horreur des pans entiers de l’organisation. Nous avons maintenu nos propositions, nous avons tenu nos premières sessions non mixtes.

Des sessions de quatre jours, entre femmes, sur nos pratiques syndicales, à la campagne, loin de toute pression. Je ne suis pas près d’oublier cette expérience. La parole mettait toujours du temps à se libérer. Certaines femmes reprenaient d’abord tel que le discours officiel de leur syndicat ou de leur fédération : hommes ou femmes, peu importe, tous unis, il ne faut pas diviser la classe ouvrière. Et puis petit à petit, des témoignages personnels ont commencé à émerger, d’abord sur la violence sexiste des petits chefs contre les ouvrières, dans les usines. Puis sur le silence des délégués syndicaux face à ces faits de violence. Pour finir de façon poignante sur des récits dans lesquels les responsables syndicaux hommes pratiquaient la même violence sur les syndiquées femmes. Constat : les mœurs de la profession déteignaient sur les syndicats. Récits chuchotés au milieu des larmes. Beaucoup de drames personnels, au-delà de ce que nous supposions au départ, et que nous n’avons pas toujours su gérer correctement. Jamais aucun de ces mots ne serait sorti en présence d’hommes.

La nécessité absolue de moments de réflexion et d’échanges à dimensions variables, entre catégories de gens qui se sentent opprimés et en éprouvent le besoin pour libérer leur parole (c’est, semble-t-il, à la lecture de Libé d’aujourd’hui, de séminaires de ce genre qu’il s’agit dans le cadre du festival Nyansapo) me semble une évidence et une liberté incontournables. Femmes, alcooliques anonymes, noirs, arc-en-ciel… à eux de décider. Rien à voir avec les interdictions de l’espace public à tel ou tel groupe (juifs, chinois, noirs…) que nous avons pu connaître à tel ou tel moment de notre histoire. Les réactions de Fdesouche aux séminaires non mixtes de Nyansapo ne me surprennent pas. L’extrême droite non seulement n’a jamais soutenu les libertés, pas plus celles des femmes que de n’importe qui d’autre, mais elle est là simplement dans sa logique raciste, la gestion de son fonds de commerce de suprémacistes blancs. Par contre, la réaction à chaud de la maire de Paris, hier, de demander l’interdiction du festival me paraissait choquante, une décision prise trop rapidement, en cédant à la pression de la doxa dominante, « style Manuel Valls ». Elle s’honore en rouvrant le dossier, et en trouvant une solution raisonnable d’ateliers d’échanges et de travail non mixtes dans des locaux privés, et d’une réunion publique dans un local communal ouverte à tous. Raisonnable dans l’immédiat. Reste à voir si désormais les différents mouvements féministes n’auront plus accès aux locaux municipaux. Un sujet dont on sera peut-être amené à reparler