Interview dans Fondu au noir

Interview dans Fondu au noir

Interview dans Fondu au noir

J’ai été interrogée par Marie Van Moere, pour la site Fondu au noir, à l’occasion de la sortie de Marseille 73, début juin 2020. Le texte de cette interview se trouve ci-dessous mais également sur les pages de ce très bon site, ICI.

Marie Van Moere : Dominique Manotti, vous êtes historienne contemporaine de métier et de formation. Sur votre site internet, vous indiquez avoir décidé d’exprimer votre mécontentement politique à l’arrivée au pouvoir de François Mitterand en 1980 par la voie de l’écriture romanesque. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

Dominique Manotti : J’ai aimé et pratiqué mon métier d’historienne, en même temps que je militais très activement, pendant les années 60 et 70. Mais je n’ai jamais aimé l’histoire pour « la beauté de la chose ». Durant ces années, je réinvestissais tout ce que j’apprenais, tout ce que je découvrais en histoire dans mon activité militante. L’histoire (toutes époques confondues) me donnait une compréhension, une profondeur, un terrain d’expérimentation pour ma pratique militante. A l’élection de Mitterrand à la présidence de la République (1981), j’ai eu le sentiment de changer d’époque. Pendant vingt ans, je m’étais battue pour un changement de société, qui reposait nécessairement sur une articulation entre luttes sociales et réformes dans le champ du politique. L’élection de Mitterrand (dont je n’ai jamais pensé qu’il était un « homme de gauche ») a très vite signifié pour moi l’étouffement des luttes sociales, donc de tout espoir d’articulation et de changement profond de la société. Comme Mitterrand a reçu une incontestable adhésion populaire massive, je n’avais plus qu’à faire le constat de mon échec, celui de ma génération. Mon sentiment n’était pas du mécontentement politique, comme vous le dites, c’était du désespoir, profond. Du coup, mes recherches historiques perdaient pour moi beaucoup de leur sens. Il était temps de faire un bilan personnel. Cela m’a pris une dizaine d’années, après lesquelles j’ai commencé à écrire des romans. Parce que raconter, c’est résister, comme l’a dit Sepulveda. Parce que la culture populaire est vitale pour l’avenir d’un pays, et que j’avais envie d’y apporter ma petite contribution… Je ne regrette pas ce choix.

MVM : Marseille 73 est votre treizième roman. La colère et la nécessité du roman noir politique n’ont jamais disparu en vous. L’histoire prend place en 1973 et nous rappelle que les événements d’Algérie ont perduré longtemps dans les esprits. Souhaitez-vous avec ce roman que les lecteurs se souviennent de cette période tragique durant laquelle le terrorisme d’extrême droite a tué plus d’une cinquantaine de personnes d’origine maghrébine notamment algérienne ou aimeriez-vous plutôt que nous nous rappelions que rien n’est acquis concernant les droits de l’homme, même fondamentaux ? Pensez-vous que nous pouvons retenir les leçons de cette histoire ?

DM : Certes, rien n’est acquis, jamais. Mais cette période de la guerre d’Algérie et de l’après-guerre d’Algérie dit bien plus que ça. Notre politique d’expansion coloniale au 19e siècle a marqué profondément la société française toute entière. Supériorité de la race blanche, mission civilisatrice de la Grande Nation, les républicains y ont cru, c’était des certitudes, des vertus républicaines. La perte des colonies au 20e siècle a donc été un traumatisme majeur, encore accru par l’arrivée en France, après la défaite en Algérie (1961-1962), d’un million de réfugiés pieds noirs dont les plus militants portaient à l’extrême l’idéal colonial, et vivaient son abandon comme la trahison de la France elle-même, de sa mission civilisatrice. C’est dans le refus de cette défaite de l’idéal colonial que s’enracine le Front National et tout le courant dominant de l’extrême droite française. Le traumatisme de la perte de l’Algérie Française me semble (hypothèse…) avoir marqué notre société plus en profondeur, plus sur le temps long, que l’esprit de la Résistance lui-même. Pour moi, Marseille 73 n’est pas une leçon pour aujourd’hui, ce récit raconte aussi, en fait, la société d’aujourd’hui. Voir les réactions de la population, les réactions de la police. Les réactions de nos gouvernants sont aussi très proches de ce qu’elles étaient à l’époque : la négation du racisme endémique dans les institutions.

MVM : En 1967, après un voyage au Vietnam, Susan Sontag a écrit « la race blanche est le cancer de l’histoire humaine ». Elle n’a modifié son propos qu’en indiquant que la mise en mots de sa pensée diffamait les cancéreux. En tant qu’historienne et écrivaine de romans noirs politiques, vous rapprocheriez-vous de son avis ?

DM : Non. D’abord, je n’ai pas l’habitude de penser en termes de race, blanche, noire ou quelle qu’elle soit. Ensuite, cette phrase est très polémique. Pas sûr que ce genre d’abstractions nous fasse beaucoup avancer. Mais je comprends bien la réaction émotionnelle de Sontag au lendemain de la guerre du Vietnam, pendant laquelle son pays, les USA, cette grande démocratie dont nous sommes les alliés, se sont livrés à toutes les opérations de destruction massive de la population que l’on puisse imaginer (arrosages de régions entières au napalm, destruction des digues autour de Hanoï etc…). J’imagine à quel point il est traumatisant pour une citoyenne américaine de le constater sur place. C’est au-delà des mots.

MVM : Dans ce roman, vous donnez une voix à la famille Khider : Malek, Adel, Mohamed et leur père, Français d’origine algérienne, installés à Marseille avant la guerre d’indépendance. En parallèle de la grande rigueur avec laquelle vous tenez le déroulement de l’intrigue, l’histoire de cette famille amène émotion et chaleur à votre propos. Comment créez-vous ces personnages ? Appartiennent-ils plus que les autres à la sphère intime de l’imagination durant le processus d’écriture ?

DM : Vous soulignez un point important. Oui, les personnages sont pour moi le domaine de l’imaginaire. Je travaille mon roman à partir d’une documentation importante, dont j’extrais des faits réels. Dans un premier temps je sélectionne ceux qui me semblent marquants, qui parlent le mieux de leur époque. Puis je creuse la documentation autour d’eux, pour leur faire dire tout ce qu’ils ont dans le ventre. Je m’autorise quelques libertés (je suis romancière, pas historienne), par exemple dans ce roman, je raconte l’histoire sur quelques mois, dans la réalité elle s’est passée sur presque deux ans. Mais je respecte les faits, leur ordre de succession, et je m’oblige à construire mon histoire sans les déformer. Les personnages, c’est différent. Je les imagine, je les invente, c’est ma liberté et ma jubilation, ils font la vie du roman. Je suis heureuse que vous ayez aimé la famille Khider. Je leur suis évidemment très attachée. Mais au risque de vous décevoir, je dois vous dire que j’aime aussi Nadia, le Gros Marcel (j’aime beaucoup le Gros Marcel), le lieutenant Grimbert, si Marseillais… Et je salue chapeau bas le journaliste Cipriani et l’avocat Berger. Il me semble difficile de faire vivre des personnages sans ressentir pour eux une forme d’empathie, c’est comme ça que je conçois mon travail de romancière. Ceux pour lesquels je ne parviens pas à l’empathie (Picon dans ce roman) sont sans doute moins vivants.

MVM : Votre écriture est réputée pour sa précision. Pas un mot de trop ne vient gêner le propos et le déroulement implacable de l’intrigue. On lit que votre écriture vous place dans la lignée de James Ellroy comme d’autres auteurs français. Cette façon de légitimer les auteurs français vous satisfait-elle ? A-t-on encore besoin aujourd’hui d’être parrainé par l’Amérique pour exister en tant qu’auteur français de romans noirs ?

DM : Vous vous souvenez sans doute de la phrase de Manchette (citation approximative): « Le défaut du polar français, c’est qu’il n’est pas américain. » Trêve de plaisanterie. Non, je n’ai jamais cherché aucune légitimation du côté du polar américain. Ma recherche constante est de raconter, de décrire la société française telle que je la connais, or nos deux sociétés sont profondément différentes, et je crois n’avoir jamais utilisé aucun des stéréotypes du polar américain. Mais les influences littéraires sont ce qu’elles sont.

Mes références sont les romans français du 19e siècle, et les romans américains du 20e. J’ai lu plus de polars américains que de polars français, et vu plus de films noirs américains que de films noirs français. C’est mon histoire personnelle. Quant à ma recherche stylistique, elle est sans doute plus influencée par Dos Passos et Hammett que par Ellroy, même si c’est la lecture de L.A. Confidential qui m’a décidée à écrire des romans. Mais j’y ajouterai bien un peu de Sciascia et de Simenon. Je cherche une écriture précise, vous avez raison. Je cherche aussi un rythme de phrases adapté à l’action dans chaque scène, je cherche à faire avancer l’action dans toutes les scènes. Pas de « scènes d’ambiance », pas de digressions, même les scènes de baise doivent avoir une fonction dans l’avancement de l’intrique centrale. Pas de scènes d’exposition au début, ni de conclusions à rallonge à la fin. Billy Wilder disait : Quand une histoire est terminée, elle est terminée, pas de prisonniers.
Voilà. J’espère ne pas trop vous décevoir…

Le jour de la chouette

Le jour de la chouette

Le jour de la chouette

En ces temps de confinement,  Le Monde des livres m’a demandé d’évoquer mon ouvrage (de poche) préféré.
J’ai choisi d’expliquer (en peu de mots, comme il m’était demandé) pourquoi Le Jour de la chouette, de Leonardo Sciascia, m’a réellement impressionné. Ce petit texte a paru le 2 avril 2020 sur le site du Monde

« Avant de m’enfermer, j’avais dans ma ligne de mire la présence et l’action des mafias italiennes sur le sol français. J’y reviens. Et je reprends le roman de Leonardo Sciascia [1921-1989] Le Jour de la chouette, lu et relu tant de fois. La vie d’une petite ville sicilienne sous l’emprise mafieuse dans les années 1960.
Avec ce roman, j’ai ressenti physiquement et j’ai compris la nature du pouvoir mafieux, qui repose sur le consentement, de gré ou de force, de toute une société aux aguets, qui regarde, qui sait, et se tait. Dans la première scène, un homme court sur la place de l’église pour attraper son bus. Il est abattu devant les passagers, ses voisins, qui le connaissent et n’ont rien vu. Il est abattu juste à côté d’un marchand de beignets, que les policiers interrogent :
“Qui a tiré
– Pourquoi ? On a tiré ?”
Les hommes politiques sont là, au deuxième plan, qui veillent attentivement au maintien de l’ordre mafieux, dont ils sont les bénéficiaires et les otages.
Tout le monde de la mafia sicilienne de l’époque, encore proche de ses origines paysannes, avant qu’elle ne devienne richissime avec le commerce de la drogue et ne sombre dans la folie sanguinaire. Sciascia le raconte avec une écriture claire, précise, économe, d’une grande élégance. La violence, omniprésente, est sous-jacente, jamais étalée. Tout se joue “un ton en dessous”. C’est ce style de roman noir qui me fascine, bien loin de l’affrontement entre le bien et le mal, héroïque et sanglant. Le roman du crime au cœur de la machine sociale, inexpugnable.
J’attends avec impatience le grand roman noir de la ’Ndrangheta, la mafia calabraise, lovée au cœur de la société allemande. Le grand roman noir de l’Europe du XXIe siècle. »

« Le Jour de la chouette » (Il giorno della civetta), de Leonardo Sciascia, traduit de l’italien par Juliette Bertrand, GF, 192 p., 6,90 €.

Fake boite

Fake boite

Fake boite

L’usine Ford, à Blanquefort (en Gironde) doit fermer en 2019. La multinationale va licencier 900 salariés, après avoir touché cinquante millions de subventions publiques, qui ont notamment permis à la multinationale d’engranger près de sept milliard des dollars de profit.
J’ai contribué au soutien à la détermination et à l’action des salarié en racontant une autre bagarre que j’ai connue, celle de l’usine Daewoo en Lorraine, à Mont Saint Martin, en 2003. Elle a été publiée dans le livre Ford Blanquefort même pas mort publié par les éditions Libertalia.
Ce livre, recueil de textes analytiques, de fictions et d’illustrations, se veut une contribution enthousiaste à la lutte en cours.
Parce que nos vies valent plus que leurs vils profits.
Les droits d’auteurs de cet ouvrage seront reversés à l’Association de défense des emplois Ford.

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Exhumer le crime

Exhumer le crime

Exhumer le crime

Le dernier numéro de L’économie politique, revue publiée par Alternatives Économiques, est consacré aux relations entre la littérature et l’économie. J’y ai apporté une contribution, sous forme d’un article, où j’explique comment je construis mes romans, en m’appuyant sur l’exemple du dernier publié, Racket.

Cet article peut être téléchargé ici.

Vous avez dit extraterritorialité ?

Vous avez dit extraterritorialité ?

Vous avez dit extraterritorialité ?

Les Américains peaufinent, ajustent, étoffent depuis maintenant une quarantaine d’années leur conception d’extraterritorialité de leur droit et de leurs lois. Ils en ont fait leur outil majeur pour imposer leur domination économique sur le monde occidental. Les Français et l’ensemble des Européens ont pratiqué la politique de l’autruche, et ont laissé faire. Il a fallu le coup de tonnerre du retrait américain du traité international de 2015 avec l’Iran, et l’interdiction faite à l’Europe de continuer à commercer avec lui annoncée en grand pompe par Trump pour qu’un débat public sur cette pratique américaine s’ouvre enfin en France. Débat assez confus, les journalistes on très souvent été pris de court, et n’en savaient guère plus que le grand public.
Et pourtant, il y avait déjà eu des coups de semonce. Pour ne prendre que deux exemples (il y en a eu beaucoup d’autres), la BNP a été condamnée par l’administration américaine à une amende de près de 10 milliards pour avoir commercé avec un certain nombre de pays sans lui en avoir demandé l’autorisation. La banque a payé, les comptes publics français ont accusé le coup, le gouvernement français s’est tu. Tant qu’il pouvait continuer à disserter sur la grandeur de la France et sur son rôle international…
À peu près à la même époque, rachat d’Alstom, une entreprise française, par GE, une entreprise américaine, entre 2013 et 2015. J’ai raconté ce rachat dans mon dernier roman, Racket. Comprendre ce que signifie « extraterritorialité » comme si vous y étiez. La justice et l’entreprise américaine collaborent étroitement pour fragiliser l’entreprise à coups d’amendes et de sanctions. Les cadres sont menacés, soumis à des chantages, corrompus, tout est mis en œuvre, et à la fin, c’est l’Amérique qui gagne…
Ça fait froid dans le dos me disent mes lecteurs. En fait, le roman essaye de faire vivre « en direct » l’opération pendant qu’elle se déroule, comme elle se déroule. Pour comprendre en quoi consiste l’extraterritorialité américaine, il n’est peut-être pas besoin de longues explications ou de savantes théories juridiques. Il est plus stimulant de lire un roman.

La non-mixité, nécessité politique

La non-mixité, nécessité politique

La non-mixité, nécessité politique

Quand, en cette fin mai 2017, j’ai entendu évoquer une demande d’interdiction d’un festival afro-feministe, sous prétexte de non-mixité, j’ai réagi à chaud et rédigé ce texte, que Libération a publié sur son site Internet. Il est reproduit ci après.

L’actuelle polémique autour du festival Nyansapo fait remonter quelques souvenirs de ma vie militante dans les années 70. J’étais en situation de responsabilité à la CFDT, une centrale syndicale alors bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui, mais là n’est pas le sujet. Les luttes des femmes montaient dans toute la société française, et la CFDT y participait, avec un engagement très fort de militantes syndicalistes qui rencontraient des oppositions souvent violentes dans leur propre organisation. Il faut rappeler qu’à cette époque (pas si lointaine) la notion d’égalité entre les hommes et les femmes n’allait pas de soi. La pensée chrétienne en la matière n’était pas l’égalité, mais la complémentarité entre hommes et femmes, notion bien différente, et la pensée communiste version PCF et ses voisins considérait la lutte des femmes comme contradictoire ou secondaire par rapport à la lutte des classes.

Pour que la CFDT, pétrie de culture chrétienne, participe à la lutte pour le droit à la contraception et à l’avortement, il a fallu batailler ferme. Et Jeannette Laot, secrétaire générale adjointe de la CFDT a obtenu l’aval des instances dirigeantes quand elle est devenue présidente du MLAC, le mouvement pour la liberté de la contraception et de l’avortement. Elle était elle-même catholique, et l’avortement était contraire à ses convictions religieuses. Mais elle estimait indispensable que le syndicat mène ce combat pour la liberté de choix des femmes. Au nom de la laïcité disait-elle. C’était une époque où ce terme avait une belle couleur de liberté et de tolérance. La deuxième étape de notre combat fut de créer une commission confédérale travailleuses, très majoritairement féminine, et des sessions de formation et de travail non mixtes. Non mixtes! Que n’avons-nous pas entendu alors! On ne parlait pas encore de communautarisme, mais l’idée de réunir des femmes entre elles, hors de contrôle des hommes, faisait trembler d’horreur des pans entiers de l’organisation. Nous avons maintenu nos propositions, nous avons tenu nos premières sessions non mixtes.

Des sessions de quatre jours, entre femmes, sur nos pratiques syndicales, à la campagne, loin de toute pression. Je ne suis pas près d’oublier cette expérience. La parole mettait toujours du temps à se libérer. Certaines femmes reprenaient d’abord tel que le discours officiel de leur syndicat ou de leur fédération : hommes ou femmes, peu importe, tous unis, il ne faut pas diviser la classe ouvrière. Et puis petit à petit, des témoignages personnels ont commencé à émerger, d’abord sur la violence sexiste des petits chefs contre les ouvrières, dans les usines. Puis sur le silence des délégués syndicaux face à ces faits de violence. Pour finir de façon poignante sur des récits dans lesquels les responsables syndicaux hommes pratiquaient la même violence sur les syndiquées femmes. Constat : les mœurs de la profession déteignaient sur les syndicats. Récits chuchotés au milieu des larmes. Beaucoup de drames personnels, au-delà de ce que nous supposions au départ, et que nous n’avons pas toujours su gérer correctement. Jamais aucun de ces mots ne serait sorti en présence d’hommes.

La nécessité absolue de moments de réflexion et d’échanges à dimensions variables, entre catégories de gens qui se sentent opprimés et en éprouvent le besoin pour libérer leur parole (c’est, semble-t-il, à la lecture de Libé d’aujourd’hui, de séminaires de ce genre qu’il s’agit dans le cadre du festival Nyansapo) me semble une évidence et une liberté incontournables. Femmes, alcooliques anonymes, noirs, arc-en-ciel… à eux de décider. Rien à voir avec les interdictions de l’espace public à tel ou tel groupe (juifs, chinois, noirs…) que nous avons pu connaître à tel ou tel moment de notre histoire. Les réactions de Fdesouche aux séminaires non mixtes de Nyansapo ne me surprennent pas. L’extrême droite non seulement n’a jamais soutenu les libertés, pas plus celles des femmes que de n’importe qui d’autre, mais elle est là simplement dans sa logique raciste, la gestion de son fonds de commerce de suprémacistes blancs. Par contre, la réaction à chaud de la maire de Paris, hier, de demander l’interdiction du festival me paraissait choquante, une décision prise trop rapidement, en cédant à la pression de la doxa dominante, « style Manuel Valls ». Elle s’honore en rouvrant le dossier, et en trouvant une solution raisonnable d’ateliers d’échanges et de travail non mixtes dans des locaux privés, et d’une réunion publique dans un local communal ouverte à tous. Raisonnable dans l’immédiat. Reste à voir si désormais les différents mouvements féministes n’auront plus accès aux locaux municipaux. Un sujet dont on sera peut-être amené à reparler

 

Le crime et la crise

Le crime et la crise

Le crime et la crise

J’ai eu la chance de participer les 2 et 3 décembre derniers à un colloque franco grec organisé par le département de Langue et Littérature Françaises de l’Université Aristote de Thessalonique, Le crime et la crise : Écritures et réécritures de la littérature policière contemporaine.
La problématique du colloque : 

Genre littéraire protéiforme s’adaptant au mieux à l’époque, ou exemple typique de la littérature-paralittérature de masse ? Littérature populaire à haute valeur sociale et politique, ou produit commercial et standardisé de l’industrie du livre ? Littérature focalisée sur le mystère du crime en lui-même, ou sur ses causes ? Littérature en marge du système littéraire, ou bien en son cœur, fruit d’une interaction constante avec les autres genres ? Particulièrement populaire, divisant la critique depuis ses débuts, la littérature policière compte aujourd’hui de fervents supporters au sein même des universités, où elle fait l’objet d’études systématiques (sans que cela signifie pour autant la fin de sa contestation). Le Département de Langue et de Littérature Françaises de l’Université Aristote de Thessalonique a l’ambition, par ce premier colloque international, d’introduire le débat autour de ce genre éminemment populaire dans la sphère académique grecque, en invitant ses auteurs à dialoguer avec les théoriciens et avec le public.

Ce furent deux jours de débats et d’échanges passionnants devant un public de plus d’environ deux cents personnes. On peut lire ici ma contribution à cette rencontre.
C’est le troisième colloque universitaire auquel je participe cette année sur le thème de la littérature policière et noire. Je veux simplement souligner que le roman policier et noir est désormais largement entré dans le champ des études universitaires comme genre littéraire de plein exercice. Il serait temps que nos médias et nos instances culturelles officielles françaises en prennent conscience, et fassent leur « aggiornamento ».

Mon Amérique à moi

Mon Amérique à moi

Mon Amérique à moi

J’ai accordé un entretien au site Nyctalopes sur le thème Mon Amérique à moi. On peut le lire sur le site d’origine ou ci-dessous.
Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique
Je ne sais pas si c’était pour l’Amérique. J’avais douze ou treize ans, j’ai vu Sur les Quais, de Kazan, je ne me souviens plus dans quelles circonstances car à l’époque j’allais peu au cinéma, et ma famille était franchement franco-française. Je suis tombée amoureuse de Marlon Brando. Amour platonique et durable.

Une image 
bombe

Un événement marquant
La guerre du Vietnam, incontestablement. J’ai commencé à prendre conscience de la société dans laquelle je vivais à travers la fin de la guerre d’Algérie, que j’ai vécue entre mes 17 et 20 ans. A peine finie cette guerre et l’affrontement avec l’OAS, ici sur le sol français, qui l’a suivie, l’armée américaine  intervient massivement au Vietnam. Les bombardiers américains qui déversaient du napalm et des bombes en continu sur le Sud, la tentative de noyer  Hanoï au nord en détruisant les digues qui protégeaient la ville, les troupes au sol.

Tout ce que la France avait piétiné en Algérie, les droits de l’homme,  le droit des peuples à disposer d’eux mêmes, les Américains le laminaient au  Vietnam, avec l’accord bienveillant de leurs alliés européens. Et cela n’a pas cessé ensuite. 1973, le coup d’Etat de Pinochet au Chili, organisé par la CIA,  l’installation de toutes les dictatures sanglantes de l’Amérique du Sud. Pour moi, deux conséquences : quand j’entends un discours sur les droits de l’homme, jeregarde qui le prononce, ce qu’il a fait dans un passé récent. Et je me méfie, avant tout examen, des Etats Unis. (Qui peut écouter sans rire le discours d’Obama à Cuba en 2016 sur les droits de l’homme à portée de canon de Guantanamo ?)

Un roman
LA Confidential de Ellroy. C’est un roman qui a eu une influence sur ma vie. Après l’avoir lu, je le trouvais si « remuant » que j’ai décidé de tenter  l’aventure et d’écrire de la fiction.
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Un livre d’essai 
Histoire criminelle des Etats Unis, de Browning et Gerasi, (compte rendu sur mon site). Revisiter sa propre histoire en y intégrant le crime. Un travail avec  un regard critique sur sa propre histoire,avec la volonté de mêler démarche historique et réflexion sur l’actualité. Les Européens ne savent pas faire.  Pour me faire comprendre : il faudra attendre 1972 et la parution du livre de Paxton (historien américain) pour avoir le premier livre d’histoire sérieux sur Vichy et la collaboration. En 25 ans les Français n’avaient pas su le faire.

Un auteur
Dos Passos. Le 42° Parallèle puis toute la suite « USA » a été pour moi la découverte de la littérature américaine et m’a certainement influencée sur le plan du style.

Un film
Il y en a des centaines, je suis une fan de cinéma américain. Mais je garde un sentiment particulier pour Vera Cruz, de Aldrich, avec Cooper et Lancaster. Je débarquais à la Sorbonne, pour faire des études de lettres classiques (latin grec). J’allais très rarement au cinéma.
Mon entourage m’avait emmenée voir des films genre Bergman, qui m’ennuyaient terriblement, et que je trouvais très inférieurs à la
littérature. J’ai eu la chance de tomber dès mes premiers jours de fac sur un étudiant qui m’a emmenée voir à la cinémathèque (à l’époque rue
d’Ulm, à côté de la Sorbonne) Vera Cruz, premier film que j’ai vu dans cette auguste salle. Et là, ce fut le coup de foudre. J’ai compris et aimé la puissance de l’image, la puissance du cinéma. J’ai fréquenté la cinémathèque plus assidument que la Sorbonne. Je n’ai jamais revu Vera Cruz, je tiens à garder ce souvenir intact.
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Une série
Sur Ecoute, The Wire, sans hésitation.

Un réalisateur
Orson Welles, s’il faut choisir.

Un disque
Comment choisir ? Tout un monde de jazz. Mingus, Coltrane, Monk…

Un musicien ou un groupe
Ella Fitzgerald, « The Voice ».

Un personnage de fiction
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Au cinéma, pourquoi pas Daniel Plainview, le personnage central de There Will Be Blood, joué par Daniel Day- Lewis m’a marquée. Son acharnement à faire du fric, avec violence et passion. A « mordre dedans ». Avec la religion omniprésente qui traine en arrière fond. En écrivant ces mots, je me remémore aussi Elmer Gantry, le prédicateur joué par Burt Lancaster. La même rage à mordre dedans. En roman, je citerai volontiers Ned Beaumont, le personnage central de La Clé de Verre de Hammett, que j’aime pour son ambiguïté : le redresseur de torts est un joueur professionnel, au passé lourd, qui part en séduisant la femme de l’homme qui l’a engagé et qui est son ami, lui même personnage très ambigu.

Un personnage historique
Edgard Hoover. Directeur du FBI de 1924 à 1972, jusqu’à sa mort. (A coté de lui les potentats africains sont de petits joueurs). L’homme le plus puissant des Etats Unis au 20° siècle. Il a profondément marqué le système politique américain en tolérant les mafias, en les associant même à l’exercice du pouvoir au plus haut niveau, et en pratiquant très largement l’infiltration, la provocation et l’assassinat politiques contre tous les opposants hors du bi- partisme.

Une personnalité actuelle
Edward Snowden. Ce que l’Amérique a de meilleur. Et qu’elle n’aime pas.

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Une ville, une région
Isola, la ville du 87° district d’Ed McBain.

Un souvenir, une anecdote
Mon premier voyage dans une université américaine. C’était Wellesley College, de la Ivy League, près de Boston et du MIT. J’étais invitée à intervenir dans un séminaire sur les systèmes de protection sociale, étude comparée. A l’époque,  j’enseignais à Vincennes, constructions en Algéco, misère,  improvisation, pagaie et génie.
J’arrive dans un cadre à couper le souffle, espaces verts splendides, bâtiments magnifiques, musée privé, étudiantes à vélo sur les dizaines d’hectares du domaine. La première question que me posent les organisateurs quand j’arrive : Vous avez bien pris votre robe du soir n’est ce pas, pour la soirée inaugurale de ce soir ? Et quand l’épineuse question de la robe du soir fut réglée tant bien que mal, les organisateurs me proposèrent de venir avec eux me détendre à la piscine de la fac. Je n’avais pas non plus pensé à prendre mon maillot de bain.

Le meilleur de l’Amérique
Sa culture. Le cinéma, la littérature, à chaud sur l’actualité. La musique. Des créateurs au dynamisme fascinant.

Le pire de l’Amérique
Sa culture. Le racisme, le Ku Klux Klan, l’ultra protestantisme, le créationnisme, la violence, les milices, la tolérance au meurtre, tout ce fond très enraciné  depuis les premiers colons, qui constitue la base très solide de nombreux hommes politiques américains dont Trump n’est que la dernière résurgence. Un fond qui semble ne pas évoluer.

Un vœu, une envie, une phrase. 
Mon hommage : ils ont admirablement compris l’importance du « soft power ». Et ils le pratiquent de façon extrêmement intelligente.
Comparez l’attitude de la France en 1918 (l’Allemagne paiera) et celle des Etats Unis en 1945 : Plan Marshall et interdiction sur le continent européen de toute entrave à la pénétration du cinéma américain. Le cinéma est leur meilleure arme, ils le savent. Il a su transformer le génocide des Indiens en épopée des temps modernes. Il peut tout faire.

Propos recueillis par mail le 30 novembre par Wollanup.

À propos de Or noir – Interview publiée par Temps noir

À propos de Or noir – Interview publiée par Temps noir

À propos de Or noir – Interview publiée par Temps noir

Temps noir , revue des littératures policières, vient de publier une série d’entretiens sur les rapports entre fiction et réalité, sous le titre générique D’après une histoire vraie…
Dans ce cadre, je réponds à Pierre Charrel sur Or noir, les faits et le roman.

Lire ici