Marseille, de 1973 à aujourd’hui, une histoire locale du racisme

Marseille, de 1973 à aujourd’hui, une histoire locale du racisme

Marseille, de 1973 à aujourd’hui, une histoire locale du racisme

Union Urbaine est une association montpelliéraine des cultures urbaines qui produit des documentaires (sur le futsal entre autres), des reportages, des vidéos, qui anime des entretiens et des ateliers de formation. Elle a organisé en juillet dernier une rencontre – discussion autour de Marseille 73 avec Kevin Vacher, un jeune trentenaire sociologue, membre de collectifs militants dans les quartiers populaires de Marseille, et moi, la romancière septuagénaire. Deux heures et demie de discussion dont Union Urbaine a sorti sept podcasts de dix à vingt minutes chacun.







J’ai beaucoup aimé cette rencontre, dont je choisis de sortir un thème central. Celui du rapport entre nos deux générations. La mienne s’ancre dans la guerre d’Algérie, la défaite du colonialisme français comme un moment phare du vaste mouvement de libération des peuples des années 60. Une génération qui, après bien des combats, et bien des succès, a finalement été défaite dans les années 80, avec le triomphe de Reagan et le trompe l’œil mitterrandien. Et elle n’a pas su transmettre son héritage dit Kevin Vacher : sa génération à lui n’a ni événement fondateur ni patrimoine sur lesquels s’appuyer, et cherche à tâtons. Mais peut-on transmettre quand on perd ? Peut-on transmettre quand aucun courant politique stable ne prend en charge l’héritage ?

Au cours de la discussion, nous notons à quel point la situation est différente pour l’extrême droite française. La vieille extrême droite antisémite est mise en veilleuse. Celle qui nait de la guerre d’Algérie s’ancre sur la négation de la défaite, la haine de l’ennemi arabe, l’héritage de l’OAS, et la culture de la masse des Pieds Noirs déracinés de retour d’Algérie. Le Front National est créé en 1972 sur ce patrimoine, il le fait suffisamment prospérer depuis pour parvenir à le transmettre d’une génération à l’autre.

Ce thème n’est bien sûr pas le seul que nous ayons abordé. Mais c’est celui que j’ai choisi de retenir pour présenter ce débat, parce qu’il dit fort ce qu’est Marseille 73, un récit pour faire le lien, par delà les défaites, avec les tâtonnements et les espoirs d’aujourd’hui.

Raconter, c’est résister

Raconter, c’est résister

Raconter, c’est résister

 

Le Festival international du roman noir (FIRN) de Frontignan n’aura pas lieu cette année. Ni à la date traditionnelle (juin) ni en septembre, comme il avait été un temps envisagé. Dommage ! Frontignan est un lieu de vraies rencontres, de vraies discussions.
Mais tout n’est pas perdu. Les animateurs du festival ont demandé aux auteurs invités de leur communiquer de courtes interventions sur le thème retenu cette année : “Résistance(s) // Résilience”.
L’occasion pour moi de publier ce texte de 2015, que j’avais écrit pour la Revue critique de fixxion française contemporaine, et que je n’avais pas publiée sur ce site.
Le voici

Carte Blanche

Raconter, c’est résister

 

1

Souvent, dans des discussions, des tables rondes, ou des critiques, je suis qualifiée de “romancière engagée”, et je suis surprise, à chaque fois. Engagement, pour moi le mot est fort, un mot à respecter, j’entends lui garder tout son contenu et toute sa couleur. S’engager, pour moi, c’est entrer avec d’autres dans un combat collectif, pour des objectifs communs. C’est choisir les contraintes et les bonheurs de l’action collective, parce que l’on croit à sa nécessité et son efficacité pour changer le monde. Pendant vingt ans de ma vie, j’ai vécu cet engagement.

2

J’étais adolescente pendant les premières années de la présidence du général de Gaulle, et les dernières années de la guerre d’Algérie. Je lisais beaucoup de romans. Mais je faisais plus confiance à l’Histoire pour essayer de comprendre comment on en était arrivé là, à l’oppression coloniale, aux massacres, à la torture, au coup d’Etat. Et je pressentais déjà que dans ces domaines, rien n’était simple. Le jour de mon entrée en fac, j’ai adhéré à l’Unef, le syndicat étudiant de l’époque, qui avait pris parti de façon ouverte pour l’indépendance de l’Algérie, ce que ne faisait aucun des grands partis politiques français, et qui menait sur ce mot d’ordre une lutte de masse. Puis j’ai adhéré, une année plus tard, à l’Union des Etudiants Communistes, qui était à la fois marxiste et en bagarre ouverte contre le PCF et l’orthodoxie soviétique. J’ai vécu cinq années extraordinaires, cinq années de batailles contre la guerre, contre l’Algérie Française et l’OAS, contre un parti communiste ossifié, pour la démocratisation des universités. Je n’ai guère mis les pieds dans les amphis de la Sorbonne, mais nous lisions fébrilement tous les grands textes marxistes, de Marx à Rosa Luxembourg en passant par Gramsci, les Italiens, les conseillistes. Ces textes n’étaient pas abstraits pour nous, nous y cherchions avidement des moyens de mieux comprendre notre monde et nos adversaires, pour agir de façon plus efficace. Les débats étaient perpétuels, passionnés, et nous y engagions notre vie, au quotidien. Chaque mot prononcé ou écrit avait un sens, il était destiné à devenir action. En même temps, nous avions le sentiment exaltant d’être dans l’Histoire en train de se faire. Les grandes luttes armées de libération nationale, les hommes d’action et les théoriciens qu’elles produisaient et que nous côtoyions avec respect semblaient nous ouvrir la porte d’un monde nouveau. Nous croyions à la puissance de l’analyse, de la raison et nous travaillions inlassablement à ajuster nos arguments et nos moyens d’action.

Je n’écrivais pas de romans.

3

Puis il y eut Mai 68, un peu comme si brusquement les perspectives de changement social n’étaient plus seulement cantonnées dans le Tiers Monde, mais s’ouvraient pour nous aussi. J’ai pris très au sérieux tout ce que nous avions dit pendant la décennie des années 60. Refus des avant-gardes, luttes sociales de masses, importance des luttes ouvrières. Pendant ces années-là, j’étais engagée dans le syndicalisme, et à ce titre, j’ai participé à de nombreuses luttes ouvrières.

Je n’écrivais toujours pas de romans. Je n’en avais ni le temps ni l’envie.

4

Puis vint la prise de conscience longue et douloureuse des années 80 : le monde avait changé, sans moi, contre moi. Le moment historique était passé, je ne me reconnaissais plus dans aucune des organisations syndicales ou politiques de cette période, il était temps pour moi de faire le bilan de ces vingt années. J’ai cessé d’être engagée. J’ai redécouvert le pouvoir de la littérature, j’ai commencé à écrire des romans. Sans rien renier de ce passé.

5

Je suis parfaitement consciente de tout ce que mon travail de romancière doit à ces années d’engagement. J’ai gardé le même rapport aux mots, à la langue écrite ou parlée. Je les veux outils de communication, clairs et percutants. Et si j’ai perdu l’espoir d’agir, j’écris encore pour comprendre. Comprendre un événement, ou une séquence d’évènements. Comment la gauche française s’est-elle convertie au culte de l’argent ? Que s’est-il passé dans cette usine lorraine en feu ? Quelle est la raison de ce silence pesant sur les années de collaboration entre 1940 et 1944 ? Alors, je construis des histoires romanesques qui sont des machines cohérentes et articulées, comme mes raisonnements militants d’autrefois. Avec un plan rigoureux et organisé. Je me souviens de mon étonnement lorsqu’une de mes amies romancières me raconta qu’elle commençait à écrire un roman lorsqu’une phrase jaillissait un jour toute faite dans son esprit qui lui semblait sonner bien, puis elle avançait ensuite par associations d’idées et de sons, vers un dénouement qui la surprenait toujours. Je ne comprenais pas comment une telle démarche était possible. Pas d’erreur, je ne suis pas une littéraire.

6

Dans un autre domaine de l’écriture, la mise en vie des personnages, je dois beaucoup à un journal assez unique en son genre qui s’appelait Les Cahiers de Mai entre 1969 et 1974. Nous voulions rendre compte des luttes sociales en train de se faire, de la façon la plus proche des acteurs eux-mêmes, faire circuler l’information et les échanges d’expériences entre les groupes ouvriers, horizontalement, sans passer par les filtres des directions syndicales, pour alimenter le débat et la réflexion à la base. Nous avons élaboré petit à petit nos méthodes de travail et d’intervention, en utilisant entre autres les textes théoriques des Italiens sur l’enquête ouvrière. Nous allions dans les entreprises à chaud, pendant les luttes, moments où la parole se libère plus facilement, nous réunissions des travailleurs de tous bords, et les faisions parler de leurs luttes en cours, en les poussant le plus loin possible par nos questions. Les premières phrases que prononçaient les travailleurs étaient souvent extrêmement convenues, elles exprimaient une sorte d’opinion moyenne, de “langue de bois des luttes”. Il fallait briser cette carapace, refuser le “prêt-à-penser”, faire ressortir les frustrations, les aspirations profondes, les rêves esquissés. Ce n’était pas facile, c’était même parfois violent. Puis nous rédigions un compte rendu de l’entretien collectif, et revenions, avant toute publication, le faire valider par nos interlocuteurs en groupe. Cette validation était une étape fascinante du processus. Parce qu’ils se reconnaissaient avec émotion dans le texte, et disaient souvent avec un demi-sourire qu’ils se trouvaient “plus intelligents qu’ils ne le pensaient”. Miracle du collectif.

Les Cahiers de Mai ont beaucoup circulé pendant cinq ans, et je crois qu’ils ont été utiles pendant un temps, celui des luttes sociales intenses de la fin des années 60 et du début des années 70.

7

Cette expérience m’a appris à écouter. Ce qui n’est pas si facile. Cela implique beaucoup de respect, la conviction que chacun a quelque chose à dire, chacun a une histoire. Beaucoup d’attention aussi, aux inflexions de la voix, aux regards, aux mimiques, aux gestes, les corps parlent eux aussi. Et puis savoir écouter, c’est aussi ne pas être dupe. Ne pas prendre toute parole pour argent comptant. Il faut savoir forcer le passage, faire surgir une parole vivante. Quand on sait écouter, on sait écrire. En tout cas, je le crois. Une grande part du travail d’écriture me semble être dans cette attention à l’autre. Et aujourd’hui je m’inspire de mon expérience de ces années-là. Je traite mes personnages comme je traitais mes interlocuteurs dans les années 70. Avec respect, mais sans faiblesse. Tous des êtres humains, mes frères. Mais qu’ils aillent au bout, qu’ils crachent ce qu’ils ont dans les tripes. Avec empathie mais sans jamais m’apitoyer. La liberté de l’écrivain dans la création de ses personnages est la garantie de la liberté du lecteur. L’auteur ne le prend pas par la main pour lui montrer qui il doit aimer et soutenir, qui il doit haïr et exorciser. Chaque lecteur fait ses choix et réécrit le livre, en toute liberté. Difficilement compatible avec la notion d’engagement appliquée mécaniquement à la littérature.

En écrivant ces quelques lignes, je me suis soudain rappelé que le créateur des Cahiers de Mai, Daniel Anselme, était un romancier. J’avais occulté cette évidence.

8

Et puis j’ai aussi été une historienne et une enseignante, la formation acquise à la lecture de Marx et de ses amis ayant très largement suffi pour me faire passer examens et concours universitaires, et c’est un métier que j’ai aimé. J’ai appris des historiens à manier la documentation. J’ai d’abord appris les vertus de la distance et de la hiérarchisation pour ne pas me noyer quand je plonge avec jubilation au milieu d’un fouillis de documents, sans savoir ce que je vais trouver, toute à la surprise des rencontres et des découvertes. Quand j’aborde un nouveau roman, avant d’écrire une ligne, je commence toujours par un travail de documentation, avec les mêmes techniques que les historiens, mais pas avec les mêmes objectifs. Je cherche à sélectionner quelques faits avérés, bien établis, et que j’estime significatifs de l’époque et du milieu que j’ai choisis de raconter. Ils seront les garants de la vraisemblance de mon roman. Leur sélection ne relève pas d’une démarche d’historienne, mais de romancière. Je ne la justifie que par mon intuition et mon envie. Si mes choix de départ sont pertinents, je peux ensuite laisser libre cours, sans contraintes, à mon imagination. Et petit à petit, je vois s’esquisser des silhouettes, j’entends s’échanger des bribes de dialogues. A ce moment-là, je sais que je suis assez imprégnée de mon sujet pour commencer à écrire.

 9

Et je me lance. Je raconte la société dans laquelle je vis, telle que je la comprends. Parce que, comme dit Sepulveda, “raconter, c’est résister”. Dans une grande solitude.

Dominique Manotti

Arte 28 minutes

Arte 28 minutes

Arte 28 minutes

J’étais invitée sur Arte, ce 16 juillet 2020, dans l’émission 28 minutes pour parler de Marseille 73.
Pour visionner l’émission intégrale, voir ici.
Ci-dessous, mon interview précédé d’un portrait réalisée par la rédaction du magazine.

 

16 balles. Nos cousins d’Amérique

16 balles. Nos cousins d’Amérique

16 balles. Nos cousins d’Amérique

La chaine Planète+ CI (Crimes et Investigations) vient de présenter mardi 7 juillet un documentaire remarquable, une enquête sur le meurtre d’un jeune adolescent noir de 17 ans par un policier blanc qui lui a tiré 16 balles dans le corps, le 20 octobre 2014 à Chicago. Le réalisateur (Rick Rowley) suit l’affaire jusqu’au procès, en septembre 2018. Et nous donne un documentaire époustouflant d’intensité, de rythme, de qualité de l’image et de l’archive. Du début à la fin du film, nous sommes tendus, accrochés, comme dans les meilleures fictions. Chapeau l’artiste. Au-delà d’une piqûre de rappel, toujours utile, sur l’intensité du racisme aux États Unis, ce documentaire m’a fait toucher du doigt, comprendre physiquement, à quel point l’ampleur de la mobilisation qui a suivi l’assassinat de George Floyd n’est pas tombée du ciel, mais est le prolongement et le résultat de dizaines de luttes acharnées après des meurtres de jeunes noirs un peu partout dans le pays.
Déroulé de l’histoire.
Le 20 octobre 2014, le jeune Laquan McDonald, 17 ans, erre dans un parking proche d’un grand magasin, un couteau à la main. Plusieurs voitures de police arrivent. De l’une d’elle, deux policiers descendent, et l’un d’eux, Jason Van Dyck, abat de 16 balles le jeune Laquan qui marche à six ou sept mètres de lui, en lui tournant le dos. A partir de là, la machine policière se met en route. L’ensemble des policiers présents sur le terrain, tout en bouclant la scène de crime, se concertent, et mettent au point un témoignage commun. Adolescent menaçant, couteau en main, Van Dyck a tiré en légitime défense. Ils prennent la précaution de vérifier le contenu d’une caméra de surveillance à la porte d’un magasin à proximité du lieu de la fusillade, et détruisent l’enregistrement de la scène. Il existe également une caméra de vidéo, fixée sur le tableau de bord d’une des voitures de police, qui a tout enregistré. Cet enregistrement n’est pas détruit, sans doute parce que ce n’est matériellement pas possible. Puis l’équipe rentre au commissariat, rend compte à sa hiérarchie des tirs, de la mort du jeune homme et lui remet l’enregistrement de la scène par la caméra du véhicule de police. La hiérarchie enregistre les témoignages, tous identiques, visionne sans doute l’enregistrement et le dépose sous séquestre. La Fraternité des policiers est alertée. Hiérarchie et Fraternité soutiennent sans faille la version de l’équipe de terrain. Dans deux maisons à proximité du parking, il y a des témoins de la fusillade. Ils sont convoqués au commissariat, entendus séparément, pendant une dizaine d’heures d’affilé, et menacés de poursuites. Ils finissent par décider de se taire. Ils n’ont rien vu. L’affaire semble bouclée, et dans les premières communications à la presse, Laquan est présenté comme un jeune délinquant, agressif, et drogué.
A ce niveau, moi, je m’arrête et je fais quelques constats. La société américaine est différente de la société française, beaucoup plus violente. L’organisation de la police et de la justice sont également différentes de l’organisation française, et nos syndicats de policiers ne sont pas des Fraternités. Mais les réactions de la police américaine et de la police française face à une bavure sont étonnamment semblables. Harmonisation de faux témoignages entre équipiers. Transformation de la victime en fauteur de troubles dangereux. Caméras malencontreusement tombées en panne ou non déclenchées chaque fois que c’est possible. Couverture syndicale et hiérarchique en béton, envers et contre tout. (N’oublions pas que dans ce cas précis, la hiérarchie et la Fraternité ont eu accès à la vidéo dès le début de l’affaire et l’ont placée sous séquestre). Témoins mis de côté d’une façon ou d’une autre. Le monde policier, d’un côté de l’Atlantique comme de l’autre, est un monde de la solidarité et de l’omerta.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, elle aurait dû s’arrêter là, elle s’est souvent arrêtée là. Elle ne s’arrête pas là. Un journaliste repère quelques trous dans l’histoire officielle. Et puis 16 balles pour abattre un petit jeune, c’est beaucoup. L’autopsie révèle des balles dans le dos et un peu partout dans le corps, y compris lorsque la victime gisait au sol. Un avocat s’intéresse au dossier. La mobilisation commence dans la communauté noire. Cette bavure mortelle n’est pas la première à Chicago, la série en est longue, mais grâce aux mobilisations répétées de « Black Lives Matter », la population est de moins en moins passive face à la violence policière. L’avocat, après de multiples démarches judiciaires, obtient communication de la vidéo que la hiérarchie avait mise sous séquestre, et la rend publique, fin 2015. Toute la ville de Chicago voit en direct un petit jeune homme, un couteau au bout d’un bras ballant, qui marche seul sur un parking, en s’éloignant d’un policier qui se tient à six ou sept mètres de lui, qui l’abat et continue à tirer sur le jeune à terre. 16 balles. A partir de ce moment, des manifestations de masse comme Chicago n’en avait jamais connu se succèdent pendant deux ans, et scandent à tous les moments importants l’affrontement entre la version policière, et les défenseurs de la victime. C’est un ouragan qui déferle sur Chicago, et je ne « divulgache » pas la fin, comme pour les meilleurs polars, mais vous verrez, tension maximum, de rebondissements en rebondissements, jusqu’à la chute, en 2018- 2019.
La mobilisation gigantesque après la mort de George Floyd n’est pas loin.
En France, les mobilisations populaires contre les violences policières commencent à mobiliser de façon bien plus forte que le gouvernement ne s’y attendait. La suite de l’histoire n’est pas encore écrite.

Arrêt sur images : racisme d’État, la construction du déni

Arrêt sur images : racisme d’État, la construction du déni

Arrêt sur images : racisme d’État, la construction du déni

J’ai participé, le 10 juillet 2020, à une émission d’Arrêt sur images, animée par Daniel Schneidermann.
J’étais invitée à l’occasion de la sortie de Marseille 73. Sur le plateau également Sarah Angèle, petite-fille d’Emmanuel Cravery Angèle, tué dans les émeutes en 1967 en Guadeloupe et Marie Bonnard, autrice du documentaire “Les ayant-droits” sur les mineurs marocains embauchés par la France dans les années 1960.
Trois affaires oubliées, enfouies, peu présentes dans les mémoires collectives. Déniées, en quelque sorte, pour construire l’oubli.
Ci-dessous, la vidéo intégrale de l’émission.

 

Racket (suite)

Racket (suite)

Racket (suite)

Mediapart nous le dit. En prenant prétexte du Covid 19, et donc du ralentissement de la production à Belfort, General Electric (GE), la grande entreprise américaine qui a racketté Alstom Energie en 2014 – 2015, achève de démanteler le cœur de l’entreprise, l’usine de Belfort. L’ingénierie est déjà en voie de délocalisation en Hongrie. Et maintenant c’est la branche de maintenance et de réparation des turbines vendues et installées dans le monde, la branche de haute technicité la plus rentable et la plus sûre de l’entreprise parce que la clientèle est captive, donc non soumise aux aléas de la conjoncture, qui va être délocalisée aux Etats Unis et en Arabie Saoudite. J’ai un peu tendance à penser que l’apparition de l’Arabie Saoudite dans ce mécano n’est là que pour faire un pied de nez à la France, mais nous verrons, peut-être est-ce un élément de géostratégie de Trump. GE est étroitement liée au gouvernement américain, et elle n’a jamais eu à s’en plaindre.  De toutes façons, cette délocalisation signe la mort de l’industrie à Belfort. Les syndicats unanimes le disent : « Si cette délocalisation se fait, la pérennité du site n’est plus garantie, car nous n’aurons pas la taille critique suffisante ».

Le désastre annoncé provoque une réaction de rage et d’impuissance. Certes, en 2019, GE s’était engagé à maintenir l’activité industrielle à Belfort. Mais les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Surtout quand il s’agit d’entreprises américaines. Parce que, America first, le gouvernement américain utilise l’économie comme arme de guerre et dicte sa politique au monde. Aux alliés européens comme au reste du monde. Que va faire Macron, lui qui a appuyé lourdement le racket de GE sur Alstom sous la présidence Hollande ? Lui qui n’a jamais su s’opposer à Trump dans les faits, au-delà de quelques belles phrases.  Lutter contre la désindustrialisation en France en relocalisant la fabrication des masques et en bradant la fabrication des turbines, un outil indispensable dans une politique de l’énergie, ce sont des choix qui risquent de ne pas être compris par grand monde, et de grever définitivement le potentiel économique français, et par contre coup européen.

Que faire ? Les Lip ont pu, dans les années 70, occuper leur usine, s’approprier les outils de production, produire et vendre des montres, mais reconnaissons que ce qui était faisable avec des montres ne l’est pas avec des turbines. Le marché n’est pas le même. Alors ? On laisse faire, Monsieur le Président ?

Au lecteur un peu perdu : Si vous voulez tout savoir sur le rachat d’Alstom par Général Electric lisez Racket.

 

 

 

 

La Raison des plus forts : Chroniques du procès France Télécom

La Raison des plus forts : Chroniques du procès France Télécom

La Raison des plus forts : Chroniques du procès France Télécom

Après le confinement, le 4 juin, un livre important sera disponible en librairie, « La Raison des plus forts : Chroniques du procès France Télécom ». » aux éditions de l’Atelier. Ce livre ne doit pas disparaitre dans le bazar du « déconfinement ». Il relate l’ensemble du procès des dirigeants de France Télécoms accusés de « harcèlement moral institutionnel » pendant ce qui a été souvent appelé « la crise des suicides à France Télécoms », de 2005 à 2010. Un combat de « l’ancien monde » ? Je ne le crois pas du tout. J’ai eu l’honneur et le bonheur d’être associée à ce procès et à ce livre, d’en écrire une chronique, comme quelques dizaines d’autres « travailleurs intellectuels » (écrivains, journalistes, cinéastes, comédiens, musiciens, universitaires, militants associatifs et syndicaux…) et il me semble que l’expérience mérite qu’on y réfléchisse si l’on veut trouver quelques pistes pour construire « le monde d’après ».
Je résume rapidement. A la fin du 20° siècle, dans les années 90, France Télécom est une grande entreprise d’État, un service public qui emploie 120 000 salariés, en très grande majorité des fonctionnaires, et assure l’entrée de la France dans la révolution des nouvelles technologies de communication, avec à son actif quelques belles innovations peut-être prometteuses. Mais ces années sont celles de l’idéologie néolibérale triomphante, du dogme de l’organisation du marché par la libre concurrence et du poids grandissant des capitalistes financiers sur l’appareil d’État français. Et puis, les perspectives de profits dans la nouvelle branche sont flamboyantes. Donc, France Télécom est privatisée en 2004, elle deviendra Orange. Une nouvelle équipe de direction arrive à la tête de l’entreprise, avec un objectif clair et explicite : obtenir le départ « volontaire » de 22 000 salariés, qu’on ne peut licencier puisqu’ils sont fonctionnaires, et provoquer la mobilité interne de 10 000 autres. Pour y parvenir, le moyen affiché est le harcèlement moral à haute dose, pour atteindre l’objectif à marches forcées entre 2007 et 2010. Et ça fonctionne, en un certain sens. Les statuts éclatent, les collectifs de travailleurs se disloquent, les départs et les mobilités ont lieu. Notons aussi que les actionnaires de l’entreprise touchent pendant cette période d’importants dividendes, mais que France Télécoms ne pointe plus dans le peloton de tête des entreprises innovantes.
Les travailleurs et leurs organisations syndicales ne parviennent pas à organiser des luttes collectives qui bloquent les processus à l’œuvre, et les institutions représentatives comme le Comité Hygiène et Sécurité sont complètement marginalisées par la direction, comme aussi la médecine ou l’inspection du travail.
Faute de réactions collectives, la crise prend la forme de la généralisation de la souffrance au travail massivement répandue chez les salariés, vécue sur un mode individuel, qui va jusqu’à provoquer une vague de suicides au travail qui commence dès 2006, et culmine en 2008 – 2009 (38 suicides sur deux ans). Le PDG de France Télécoms, jamais avare de bons mots, parle d’une « mode des suicides » et l’un de ses collaborateurs, plus littéraire, d’un « effet Werther ».
Les syndicats cherchent comment se battre dans cette situation, ce n’est pas évident, il n’y a guère de « tradition ouvrière » en la matière. Dans certaines professions particulièrement touchées par le phénomène, comme la police par exemple (en France, un suicide par semaine, en moyenne, depuis des années), les syndicats préfèrent faire le silence, et fonder leur représentativité sur la cogestion des carrières. A France Télécoms, le syndicat Sud PTT et la CFE-CGC réagissent très vite. Premier objectif, connaître et faire connaître la réalité. Puisque la direction bloque le CHSCT et le rend impuissant, ils créent dès 2007 un « Observatoire du stress et des mobilités forcées », hors de portée des manœuvres de la direction, où tous les militants syndicaux de diverses appartenances peuvent  se rejoindre, et qui dès sa création fait très largement appel à tout un panel de chercheurs, d’universitaires, de médecins. L’Observatoire recense très précisément, malgré de multiples obstacles, tous les suicides, discute avec les familles, et lance une enquête de masse sur la souffrance au travail dans l’entreprise, qui récolte plus de 30 000 réponses. Comment utiliser ces données, comment aller plus loin ? S’il ne semble toujours pas possible de mobiliser massivement les salariés pour bloquer l’entreprise en pleine restructuration, au beau milieu d’une crise financière mondiale, le syndicat Sud PTT a suffisamment alerté et l’opinion publique pour se sentir soutenu et il dépose une plainte en justice en 2009 contre les dirigeants de France Télécom pour « harcèlement moral institutionnel ». Bien sûr, la justice ne peut pas tout, personne n’a d’illusion là-dessus, mais cette plainte est un moyen de prolonger, d’élargir l’action. Et pour la première fois, la plainte vise non pas les contremaitres, les lampistes du harcèlement, mais les chefs, ceux qui mettent en place le système et donnent les ordres, sans jamais se mouiller eux-mêmes directement (Pendant le procès, les accusés répèteront à satiété qu’ils ne connaissent même pas les victimes dont on parle…) Avec un petit espoir de gagner, parce que le syndicalisme ne se nourrit pas de défaites, il doit gagner s’il veut ne pas disparaître.
Le procès a été admirablement mené par les parties civiles, 19 familles de suicidés ou de personnes gravement atteintes dans leur intégrité se sont jointes aux syndicats. Toute une kyrielle de « travailleurs intellectuels » se sont mobilisés pour assister aux séances, pendant deux mois, et écrire chaque jour un compte rendu de la séance de la veille. Ce sont ces comptes rendus qui composent aujourd’hui le volume « La Raison des plus forts ». Des points de vue très différents, des comptes rendus stimulants. Cette ouverture, cette diversité, cette volonté de créer une réflexion collective, de fabriquer de l’écho, de la résonnance, doivent être des traits marquants des luttes de demain, pour sortir des rigidités d’aujourd’hui. Et les conditions de travail seront un thème majeur de mobilisation, parce que, si elles posent la question du pouvoir dans l’entreprise, elles le font d’une façon extrêmement concrète, immédiate, vécue pour tous les travailleurs. Ce n’est sûrement pas un hasard si le pouvoir macronien, dans son entreprise de démolition du code du travail, a commencé par supprimer les comités hygiène et sécurité. Un immense chantier pour le monde de demain.

 

 

 

Le jour de la chouette

Le jour de la chouette

Le jour de la chouette

En ces temps de confinement,  Le Monde des livres m’a demandé d’évoquer mon ouvrage (de poche) préféré.
J’ai choisi d’expliquer (en peu de mots, comme il m’était demandé) pourquoi Le Jour de la chouette, de Leonardo Sciascia, m’a réellement impressionné. Ce petit texte a paru le 2 avril 2020 sur le site du Monde

« Avant de m’enfermer, j’avais dans ma ligne de mire la présence et l’action des mafias italiennes sur le sol français. J’y reviens. Et je reprends le roman de Leonardo Sciascia [1921-1989] Le Jour de la chouette, lu et relu tant de fois. La vie d’une petite ville sicilienne sous l’emprise mafieuse dans les années 1960.
Avec ce roman, j’ai ressenti physiquement et j’ai compris la nature du pouvoir mafieux, qui repose sur le consentement, de gré ou de force, de toute une société aux aguets, qui regarde, qui sait, et se tait. Dans la première scène, un homme court sur la place de l’église pour attraper son bus. Il est abattu devant les passagers, ses voisins, qui le connaissent et n’ont rien vu. Il est abattu juste à côté d’un marchand de beignets, que les policiers interrogent :
“Qui a tiré
– Pourquoi ? On a tiré ?”
Les hommes politiques sont là, au deuxième plan, qui veillent attentivement au maintien de l’ordre mafieux, dont ils sont les bénéficiaires et les otages.
Tout le monde de la mafia sicilienne de l’époque, encore proche de ses origines paysannes, avant qu’elle ne devienne richissime avec le commerce de la drogue et ne sombre dans la folie sanguinaire. Sciascia le raconte avec une écriture claire, précise, économe, d’une grande élégance. La violence, omniprésente, est sous-jacente, jamais étalée. Tout se joue “un ton en dessous”. C’est ce style de roman noir qui me fascine, bien loin de l’affrontement entre le bien et le mal, héroïque et sanglant. Le roman du crime au cœur de la machine sociale, inexpugnable.
J’attends avec impatience le grand roman noir de la ’Ndrangheta, la mafia calabraise, lovée au cœur de la société allemande. Le grand roman noir de l’Europe du XXIe siècle. »

« Le Jour de la chouette » (Il giorno della civetta), de Leonardo Sciascia, traduit de l’italien par Juliette Bertrand, GF, 192 p., 6,90 €.

BC Negra 2020

BC Negra 2020

BC Negra 2020

J’ai été invitée à Barcelone, au festival « BC Negra » à l’occasion de la sortie de la traduction en espagnol de « Or Noir » par la maison d’édition Versatil. C’était pour moi une première, et j’ai été bluffée par ce festival. Pendant onze jours (du 30 janvier au 9 février), le festival organise des initiatives quotidiennes et très diverses, trente-cinq tables rondes, des concerts, des projections de films, une soirée de slam, l’analyse d’une scène de crime avec le patron de la police scientifique, et des visites des deux cimetières historiques de la ville.
Les tables rondes se déroulent dans quatre lieux différents de la ville, avec à chaque fois peu d’intervenants pour laisser vraiment place au débat. Et le festival est soutenu par de multiples associations et institutions de la ville, dont l’Université de Barcelone. Un festival vraiment digne de la place que Barcelone occupe dans la littérature noire européenne.
J’ai participé à une table ronde avec Javier Cercas en clôture du festival, dans le Foso del Mercado de Sant Antonin, un très vaste espace en plein air dégagé sous le marché Sant Antonin, admirablement restauré, entre des murailles monumentales dont on m’a dit qu’elles étaient romaines. Elles sont en tout cas très impressionnantes. Un lieu rêvé pour causer littérature noire devant des centaines de personnes très attentives.
Barcelone Noire est vivante…