Le jour de la chouette

4 avril 2020

En ces temps de confinement,  Le Monde des livres m’a demandé d’évoquer mon ouvrage (de poche) préféré.
J’ai choisi d’expliquer (en peu de mots, comme il m’était demandé) pourquoi Le Jour de la chouette, de Leonardo Sciascia, m’a réellement impressionné. Ce petit texte a paru le 2 avril 2020 sur le site du Monde

« Avant de m’enfermer, j’avais dans ma ligne de mire la présence et l’action des mafias italiennes sur le sol français. J’y reviens. Et je reprends le roman de Leonardo Sciascia [1921-1989] Le Jour de la chouette, lu et relu tant de fois. La vie d’une petite ville sicilienne sous l’emprise mafieuse dans les années 1960.
Avec ce roman, j’ai ressenti physiquement et j’ai compris la nature du pouvoir mafieux, qui repose sur le consentement, de gré ou de force, de toute une société aux aguets, qui regarde, qui sait, et se tait. Dans la première scène, un homme court sur la place de l’église pour attraper son bus. Il est abattu devant les passagers, ses voisins, qui le connaissent et n’ont rien vu. Il est abattu juste à côté d’un marchand de beignets, que les policiers interrogent :
“Qui a tiré
– Pourquoi ? On a tiré ?”
Les hommes politiques sont là, au deuxième plan, qui veillent attentivement au maintien de l’ordre mafieux, dont ils sont les bénéficiaires et les otages.
Tout le monde de la mafia sicilienne de l’époque, encore proche de ses origines paysannes, avant qu’elle ne devienne richissime avec le commerce de la drogue et ne sombre dans la folie sanguinaire. Sciascia le raconte avec une écriture claire, précise, économe, d’une grande élégance. La violence, omniprésente, est sous-jacente, jamais étalée. Tout se joue “un ton en dessous”. C’est ce style de roman noir qui me fascine, bien loin de l’affrontement entre le bien et le mal, héroïque et sanglant. Le roman du crime au cœur de la machine sociale, inexpugnable.
J’attends avec impatience le grand roman noir de la ’Ndrangheta, la mafia calabraise, lovée au cœur de la société allemande. Le grand roman noir de l’Europe du XXIe siècle. »

« Le Jour de la chouette » (Il giorno della civetta), de Leonardo Sciascia, traduit de l’italien par Juliette Bertrand, GF, 192 p., 6,90 €.