50 ans après Marseille 1973 : l’histoire ne sert à rien

50 ans après Marseille 1973 : l’histoire ne sert à rien

50 ans après Marseille 1973 : l’histoire ne sert à rien

Très souvent, dans les divers débats et rencontres auxquels je participe, on me pose la  question : « Pourquoi êtes-vous passée de l’Histoire au roman noir ? », avec, en sous texte une forme de reproche : « N’avez-vous pas abandonné une discipline « sérieuse » pour le roman futile ? » Ma réponse est toujours : « Parce que j’ai compris, au cours de mes nombreuses années d’historienne, que l’Histoire ne sert à rien. Les hommes politiques ne la connaissent pas, ne s’en servent jamais comme outil de réflexion. » Nous en avons ces jours-ci une démonstration éclatante.
Mon dernier roman, Marseille 73, évoque la campagne d’assassinats qui s’est déroulée en France, cette année-là.
À la suite d’une campagne gouvernementale musclée contre « l’immigration illégale » (1972), et l’adoption d’une « circulaire  Marcellin – Fontanet » qui a transformé 86% des travailleurs immigrés présents sur le territoire français en « travailleurs clandestins », l’extrême droite (Front National et Ordre Nouveau) lance une campagne contre « l’immigration sauvage ». Nombreux accrochages souvent violents contre les immigrés, dans tout le pays, puis l’étincelle. Le 25 aout 1973, à Marseille, un travailleur immigré algérien qui souffrait de graves troubles mentaux assassine au couteau un traminot à son poste de conducteur. Scène de crime sanglante, abominable. Je passe sur les détails. Le Méridional, quotidien marseillais publie un éditorial au vitriol de son patron, Gabriel Domenech, qui trouve de nombreux échos dans certaines déclarations d’aujourd’hui : « Nous en avons assez ! assez de voleurs algériens, assez de casseurs algériens, assez de fanfarons algériens, assez de trublions algériens, assez de syphilitiques algériens, assez de violeurs algériens, assez de proxénètes algériens, assez de fous algériens, assez de tueurs algériens. Il faut trouver un moyen de les marquer et de leur interdire l’accès au sol français ». Un Comité de Défense des Marseillais s’organise sur le mode des milices pied-noir en Algérie française quelques années plus tôt, et les assassinats de Maghrébins commencent. 17 ou 18 à Marseille en trois semaines, une cinquantaine sur la France entière.

Et personne n’y pense aujourd’hui ? Acharnement du gouvernement contre l’immigration « illégale » comme arrière fond déclencheur, un meurtre abominable par une jeune femme maghrébine, peut être  déséquilibrée, campagne Zemmour, tentations Ciotti et autres…
L’expérience de 1973 est-elle connue de nos hommes politiques, leur sert-elle dans leur réflexion politique ? S’en servent-ils pour mesurer les risques qu’ils font courir à notre pays en soufflant sur les braises toujours chaudes du racisme dans notre pays ? Je ne le pense pas. Alors qu’ils prennent le temps de lire des romans.

Intervention au festival Treviso giallo

Intervention au festival Treviso giallo

Intervention au festival Treviso giallo

Je reviens du Festival de Trévise, belle ville italienne, dont le thème central était : Les crimes économiques. Ce festival se donne comme objectif de faire dialoguer, tout au long de ses tables rondes, des auteurs de « noir » et des « professionnels », enseignants chercheurs, policiers, juges etc… Pour ma part, j’ai dialogué le 9 septembre dernier avec Pierluigi Granata, criminologue, spécialiste de la criminalité économique, et ce fut une très belle rencontre. La ligne de travail de ce Festival mériterait , à mon sens, d’être reprise de ce côté des Alpes.
Le festival m’avait demandé un article introductif sur le thème du Noir et de l’économie. Celui a été publié dans le quotidien il manifesto. On peut le trouver ici.

Et voici ci-dessous mon texte en français.

Intervention au festival Treviso giallo

Le noir de l’économie

 

Je suis venue à l’écriture romanesque à l’âge de cinquante ans, sur le tard. J’ai derrière moi toute une carrière de recherche et d’enseignement en histoire économique contemporaine à l’université. Et évidemment, la très longue pratique de cette discipline m’a profondément marquée, a forgé mes outils de travail. Quand je ne suis plus parvenue à trouver ma place politique et militante dans la France du grand tournant néolibéral des années 80, j’ai redécouvert la puissance de la littérature, et j’ai eu envie de raconter des morceaux de vie de ma génération.

Une évidence s’imposait : mon premier roman devait raconter les six mois de conflit social auquel j’avais participé dans la Confection dans le quartier du Sentier à Paris en 1980, parce que c’était mon expérience syndicale la plus riche d’émotions, d’aventures et d’humanité. Et ce combat n’avait laissé pratiquement aucune trace dans l’histoire syndicale officielle. Je me suis mise au travail, je racontais ce que j’avais vu et vécu pendant six mois : toute une branche économique importante pour l’économie française, la production du prêt à porter, 11000 travailleurs, éparpillés en un millier de petits ateliers dans le centre de Paris, un secteur dans sa totalité hors la loi : tous les ouvriers étaient des travailleurs immigrés sans papiers, donc aucune application du Code du travail, mais structuration interne de la branche très stricte qui permettait aux entreprises d’échapper au versement des cotisations sociales, et de pratiquer l’évasion fiscale à grande échelle. Tout le monde le savait, des policiers du quartier aux donneurs d’ordre de la haute couture, et détournait les yeux. Au fur et à mesure que je construisais mon roman, le Sentier prenait forme : hors la loi, mais couvert par les entreprises et les institutions légales, hors la loi, mais avec sa propre loi et la faisant respecter, un milieu violent, mais avec une forte cohésion humaine. Le Sentier, dans son ensemble, était un vrai personnage de roman noir, ce roman qui raconte le crime comme un rouage permanent et intégré de la société, pas comme une série d’actes individuels que l’on peut punir et « éliminer ». Le roman noir m’a choisie, plus que je ne l’ai choisi.

J’ai continué par la suite à m’intéresser à la criminalité économique, qu’on retrouve en toile de fond de plusieurs de mes romans. Et j’ai beaucoup appris. J’ai multiplié interviews, rencontres dans le milieu des entreprises. Premier constat : comme la recherche du profit est la clé de la décision managériale, que le moyen d’y parvenir soit légal ou non n’a pas grande importance en soi, c’est un risque comme un autre qu’il faut calculer sans se tromper. Même raisonnement pour les divers systèmes de régulation qui existent dans les sociétés avancées : normes environnementales, sanitaires etc… Je ne m’attendais pas à cette franchise brutale.

Si ces contournements de la légalité peuvent être dans de nombreux cas assumés par les entreprises seules, quand ils prennent de l’ampleur et tendent à se répéter, le crime organisé peut offrir des moyens relativement sécurisés et à bas coût de contourner la loi, et la collaboration avec le crime organisé devient pour l’entreprise un moyen d’améliorer le calcul risques. Dans la société française, ces collaborations  criminelles ont été fréquentes autour de l’empire colonial et ex-colonial.

Est-ce l’habitude prise au cours de ces contacts ? Les grands patrons ont souvent une forte tendance à considérer que les lois sont faites pour les voleurs de rue, pas pour eux, conviction qu’ils partagent avec quelques-uns de nos hommes politiques.

Les liens entre grandes entreprises et crime organisé sont encore plus étroits dans le domaine du blanchiment d’argent. L’expression même de paradis fiscal est magnifiquement imagée… L’argent noir du crime et l’argent gris des particuliers et des entreprises viennent faire affaire ensemble et ressortir tout blancs, prêts à de nouvelles aventures. Un récent rapport de la CIA estimait à trente à quarante pour cent de la masse monétaire mondiale la masse monétaire qui passe par les paradis fiscaux. Objectif : assécher les États ?

Une dernière remarque sur ce sujet. Dans le monde de la mondialisation galopante et de l’uniformisation culturelle, la grande criminalité reste l’un des piliers de la « spécificité des cultures nationales ». Les mafias américaines ne sont pas les mafias italiennes, ni les unes ni les autres ne sont les triades chinoises etc… Les auteurs de romans noirs ont raison de fuir les stéréotypes venus de l’étranger et de se battre au corps à corps avec la réalité des pays qu’ils racontent, au plus près du réel.

Enfin, en guise de conclusion, une remarque : je m’étonne que les travaux des historiens prennent rarement en compte (à ma connaissance, mais je suis hors circuit depuis longtemps) la dimension criminelle de la vie de nos sociétés. J’en connais un, que j’ai beaucoup lu, et qui est éclairant  sur ce sujet : « Histoire criminelle des États Unis » de Franck Browning et John Gerassi.

Une étude au très long cours, depuis l’arrivée des colons jusqu’aux années 1970 dans laquelle les auteurs cherchent à décrire et analyser la façon dont évolue la vision du crime et de la justice dans la société, et en retour comment le crime et les criminels modèlent la société elle-même. Un rapport dialectique passionnant, qui nous emmène des premiers colons puritains (et criminels) jusqu’aux villes noyées de drogue d’aujourd’hui, en passant par l’esclavage, le génocide des Indiens, la structuration des masses immigrées de la fin du 19° siècle par les mafias, la violence extrême du Fordisme…

Je reprends une phrase de conclusion de ce livre :

« …le crime fait partie intégrante du système américain. C’est un moyen de faire beaucoup d’argent, un système régulateur des affaires, une façon de faire vivre les pauvres. »

Très loin de la France ? Pas tant que ça.

 

 

Marseille 73 a été traduit en italien

Marseille 73 a été traduit en italien

Marseille 73 a été traduit en italien

Marseille 73 a été traduit en italien par Francesco Bruno et publié aux éditions Sellerio. Juillet 2022.

Procès en appel de France Télécom

Procès en appel de France Télécom

Procès en appel de France Télécom

Le verdict du procès en appel de France  Télécom sera prononcé le 30 septembre prochain. Le procès s’est conclu le 1er juillet 2022. Comme lors du premier procès, j’ai été invitée par le syndicat Sud Solidaires pour en écrire une chronique. Elle a été publiée  sur le site du syndicat. On peut la lire ci dessous et sur la Petite boite à outils de Solidaires.

 


« Si Didier Lombard est condamné, personne ne voudra plus diriger une grande entreprise. »

Chiche ?

 

Vendredi 1er juillet s’est tenue, au Palais de Justice de Paris, la dernière séance du procès en appel de France Télécoms, nous avons entendu les plaidoiries des trois avocats de Didier Lombard, l’ancien PDG de France Télécoms, puis la parole a été donnée pour quelques derniers mots aux deux accusés, Didier Lombard et Louis-Pierre Wenès. Le jugement sera prononcé le 30 septembre prochain.

Quelques notes et impressions totalement subjectives.

Très belle salle d’audience, décorée style Troisième République, hauts plafonds, chaleur étouffante et sièges inconfortables. La matinée commence mal. Plaidoirie de M° Veil un « ténor du barreau ». Une voix bien posée, une élocution lente, coupée de multiples petits temps de suspension. Objectif probable : faire solennel. Résultat, éloquence plus vieillotte que solennelle. Argument central : Didier Lombard n’est coupable de rien, le responsable, le coupable c’est l’actionnaire, c’est l’État. Ou comment disculper d’un coup non seulement son client, mais tous les patrons de toutes les entreprises par actions. Une fois posé ce pivot central, Maitre Veil n’hésite pas à faire quelques détours, il passe par la guerre en Ukraine, Trump, Poutine, l’Europe, Biden. Et même, dans une envolée surréaliste, à comparer Didier Lombard à… Bonaparte franchissant le Pont d’Arcole sous la mitraille. Pour vaincre, il doit passer de l’autre côté du fleuve au péril de sa vie. Didier Lombard, lui, doit franchit la crise du déficit de la Maison France Télécoms sous la mitraille de la critique qui l’assaille de toutes parts au péril de… la vie de ses employés ?

M° Veil se veut plus sobre dans ses conclusions. Relaxe pour Didier Lombard, car, prenez garde, « si Didier Lombard est condamné, personne ne voudra plus diriger une grande entreprise. »

Chiche ?

La deuxième avocate est plus besogneuse. On a bien droit à deux vers de Prévert en guise de  mise en bouche, mais Prévert, à côté du Pont d’Arcole… Elle s’attache à démontrer qu’il n’existe pas, dans le dossier de l’accusation, de preuves écrites contre Didier Lombard, donc qu’il ne peut être condamné. Pas de preuves écrites que Didier Lombard ait donné à ses cadres l’ordre de commettre des faits de harcèlement intentionnel contre des individus particuliers sous leurs ordres. Ce que le public, qui connaît un peu la vie des entreprises, admet facilement. Et ce qui n’est pas l’enjeu du procès qui vise justement à sortir de cette définition juridique restrictive du harcèlement moral en entreprise. D’ailleurs, poursuit elle, Monsieur Lombard n’est pas souvent en France, il n’écrit pas souvent, ne sait pas vraiment ce qui se passe dans son entreprise… Elle évite soigneusement les sujets intéressants, comme par exemple le fait que les primes de bon nombre de cadres intermédiaires sont indexées sur le nombre de licenciements qu’ils ont réalisés dans leurs services.

Avec la chaleur, la somnolence gagne l’assemblée et la pause est bien venue.

Après la pause, le troisième avocat de la défense de Didier Lombard s’attaque à ce qui constitue le cœur de ce procès. Il est temps. Une stratégie d’entreprise peut-elle être constitutive de harcèlement moral, comme l’a soutenu l’avocat général dans son réquisitoire, en s’appuyant sur le jugement rendu en 2019 au premier procès France Télécoms qui introduit, d’après lui, une jurisprudence nouvelle sur le harcèlement moral, institutionnel, systémique, et non plus seulement individuel, interpersonnel. L’avocat réfute la notion même, réfute également le fait que le jugement de 2019 constitue une jurisprudence. Et gagner contre Didier Lombard et ses avocats sur ce point constitue bien le cœur de ce procès, parce que cette nouvelle définition, si elle est confortée, ouvre un nouveau terrain d’intervention, de lutte aux syndicats, dans le domaine des conditions de travail et du pouvoir dans l’entreprise, une bouffée d’oxygène dont ils ont bien besoin, ces jours-ci, ils ne sont pas au mieux de leur forme. D’où l’importance de ce procès qu’ils ont su mener de façon exemplaire.

Après une nouvelle demande de relaxe, la parole aux deux accusés. L’un et l’autre vont rappeler à quel point ils sont sensibles aux malheurs des salariés de leur entreprise, sans lésiner sur les moyens. L’un et l’autre, dans deux courtes prises de parole, ont la voix qui se brise, les yeux qui se mouillent lorsqu’ils évoquent les témoignages des victimes qu’ils ont entendus au cours des deux procès. Attitudes que, pour ma part, je trouve convenues.

 

Dialogue entre une auteure de romans noirs et un linguiste

Dialogue entre une auteure de romans noirs et un linguiste

Dialogue entre une auteure de romans noirs et un linguiste

Alain Rabatel, spécialiste des sciences du langage, a consacré quatre articles successifs aux spécificités du “discours représenté” dans mon travail de romancière.
À l’issue de cette recherche il a souhaité dialoguer avec moi sur ma perception de ses hypothèses de travail. Cela m’a évidemment agréablement surprise mais également plongée dans des abîmes de perplexités. Ma formation est celle d’une historienne, d’une militante. La narratologie, ses codes, son langage, me sont étrangers. Je n’ai jamais eu à me confronter à eux, à les travailler, à y trouver des références.
C’est donc avec une certaine curiosité, celle d’une néophyte étrangère à cette discipline, que j’ai accepté cette discussion.
Elle a été publiée par les Ateliers de Fabula, revue en ligne de recherches en littérature.

On peut la lire en cliquant ICI.

 

Textes publiés par Alain Rabatel

  • Texte n° 1 : 2021 « Discours direct libre et parole intérieure », Pratiques, 191-192, http://journals.openedition.org/pratiques/10832
  • Texte n° 2 : 2022 « L’intrication des discours représentés et de la narration dans les romans noirs de Dominique Manotti », Le Français moderne, vol. XC, t. 2, p. 241-265.
  • Texte n° 3 : 2022 « Retour sur la définition, les marques syntactico-textuelles et modales du discours représenté narrativisé », Scientific Notes of Ostroh Academy National University : Philology Series, vol.13 (81), p. 96-103.
  • Texte n° 4 : 2022 « Des relations textuelles entre les discours représentés narrativisés et les autres formes de discours représentés et de la distinction entre discours représentés narrativisés exprimant des pensées et narration des états intérieurs », Romanica Wratislaviensia, 69 (à paraître à l’automne 2022).

Ces textes peuvent être lus de façon autonome, mais ils forment un tout, qu’il est préférable de lire dans l’ordre suivant : textes n° 1, 3, 4 et 2. À terme, ils devraient être rassemblés en un volume dans un ouvrage à trois voix, avec le présent entretien, augmentés d’échanges avec Jacqueline Authier-Revuz autour des analyses réciproques des discours représentés.

 

 

Mon goût du noir

Mon goût du noir

Mon goût du noir

J’avais été sollicitée par Gilles Menegaldo et Maryse Petit, deux universitaires spécialistes de la littérature noire, pour clôturer un livre très savant sur les déclinaisons et extensions du noir dans la littérature au-delà des limites du genre et dans les autres champs de création (cinéma, bandes dessinées, romans graphiques). Le goût du noir dans la fiction policière contemporaine est une véritable somme, réunissant de nombreux universitaires dont les travaux explorent ces différents domaines. Ce livre, publié fin 2021 est issu d’un colloque organisé en 2013 à Cerisy.

J’avais le plus grand mal à me situer sur le même terrain : manque de culture et manque de recul. Pour moi, « le goût du Noir » est une aventure personnelle. D’où mon choix de raconter mon goût du noir.

Ce texte peut être téléchargé ici

Au miroir de l’histoire – Revue 813

Au miroir de l’histoire – Revue 813

Au miroir de l’histoire – Revue 813

La Revue 813 a demandé à François Muratet, auteur d’un excellent roman sur la guerre d’Algérie, Tu dormiras quand tu seras mort (Joëlle Losfeld)  de m’interroger sur mon dernier livre, Marseille 73. Il m’incite à expliciter les racines historiques de mon récit et à approfondir les relations entre fiction et histoire.