Fils de femme, une préface

Fils de femme, une préface

Fils de femme, une préface

Hélène Couturier est une autrice rare et précieuse. À l’occasion de la sortie de son nouveau roman, De femme en femme, les éditions Rivages/Noir publient une nouvelle édition de Fils de femme et m’ont demandé de la préfacer.

Hélène Couturier a publié « Fils de femme » en 1996, il y a plus de vingt cinq ans déjà… Elle fut la première autrice française publiée dans la collection Rivages Noir, de François Guérif qui était en train de changer le paysage du roman noir en France. Et je me souviens du choc que m’a procuré la rencontre avec ce livre. Un ovni. Un conte noir, irréaliste et tragique. Les aventures improbables et déjantées de trois personnages sans envergure, deux petites frappes, l’un obsédé par sa bite, l’autre par sa belle voiture, et une jolie traductrice de chinois qui se croisent et se recroisent pendant vingt-quatre heures, sans que le lecteur ne parvienne à reprendre son souffle. Il y a du viol dans l’air.
Un conte noir parce que ces trois personnages sont bloqués dans leur vie d’adulte par le poids de leurs souvenirs d’enfance, l’omniprésence de la mère. Absente, fantasmée, sucrée, chacun, chacune, l’imagine à sa façon et se rejoue au quotidien sa version de l’origine du monde. Dans une dernière brillante pirouette, l’histoire se finit dans une sorte de meurtre rituel. Toute l’histoire est contée dans un style simple, net, rapide, dans un langage de la vie quotidienne, cru, sans fioriture. Du beau style noir.

J’ai trouvé une réjouissante ironie dans les portraits des personnages comme dans les surprises du récit, mais c’est sans doute ma lecture très personnelle. A chacun la sienne. À lire d’urgence.

Gonzalez, la nostalgérie et nous

Gonzalez, la nostalgérie et nous

Gonzalez, la nostalgérie et nous

L’année 2022 a été conclue par une annonce surprise : la nomination du député RN José Gonzalez à l’une des vice-présidences du groupe d’amitié France Algérie par le Bureau de l’Assemblée Nationale.
Avec Fabrice Riceputi, historien, nous avons écrit un court texte publié dans Le club de Mediapart.

José Gonzalez est sorti d’un relatif anonymat le 28 juin 2022, du fait de son âge et du succès électoral de l’extrême droite. Doyen de la nouvelle Assemblée, le député RN des Bouches-du-Rhône, depuis le perchoir,  faisait ce jour-là très largement applaudir par ses collègues un discours dans lequel il exprimait, des tremolos dans la voix, sa nostalgie de l’Algérie française.

Nourrir personnellement une telle nostalgie est son droit le plus strict. L’exprimer comme un étendard à la présidence de l’Assemblée Nationale était, de la part de ce vieux militant d’extrême droite et de son parti nostalgique de la colonisation, une provocation politique soigneusement calculée. Pour preuve, devant une forêt de micros et de caméras, il déroulait ensuite une rhétorique doucereuse et insinuante typique de tous les négationnistes :   “Je ne pense pas” qu’il y ait eu “des crimes en Algérie dans l’armée française.” “Peut-être que maintenant il faudra revoir l’histoire, mais je ne pense pas. Franchement, je ne suis pas là pour juger si l’OAS a commis des crimes. Je ne sais même pas ce qu’était l’OAS, ou presque pas.”

Nous ne rappellerons pas ici la masse énorme de témoignages et de travaux historiques établissant depuis des décennies tant les crimes de l’armée française en Algérie (disparitions forcées, tortures, viols, exécutions sommaires, massacres de civils, usage d’armes chimiques, etc.) que ceux de l’OAS, organisation terroriste la plus meurtrière de toute l’histoire de France, dont les victimes algériennes et françaises tombées en Algérie et en France se comptèrent par milliers. Chacun peut les trouver, même José Gonzalez.

Pointons seulement le fait que si, comme il l’affirme, à 19 ans il était à Oran « après les Accords d’Evian » de mars 1962, alors José Gonzalez peut à bon droit être suspecté d’être un fieffé menteur : durant cette période, l’OAS d’Oran, plus dure encore que celle d’Alger, commettait chaque jour des actes de terrorisme abominables et des assassinats par dizaines que nul ne pouvait ignorer. Pour le cas où il n’aurait pas été lui-même engagé dans ce mouvement, ce qui n’est pas démontré, le fait d’avoir fréquenté ensuite au sein du Front National marseillais, auquel il adhéra dès les années 1970, l’ex-numéro 2 de l’OAS Jean-Jacques Susini, deux fois condamné à mort par contumace pour cela puis amnistié, lui en apprit sans aucun doute énormément sur l’OAS et ses crimes.

Que de tels propos niant les crimes de l’OAS puissent encore être tenus sans sourciller par un député de la nation, que le RN puisse comme à Perpignan célébrer publiquement et aux frais du contribuable les assassins de l’OAS, ceci est à mettre en rapport avec une occultation de ces crimes par la plus haute autorité française. Commémorant le 26 mars 2022 la tuerie de la rue d’Isly du 26 mars 1962, le président Macron, s’adressant aux organisations de « rapatriés » et soucieux de ménager l’électorat pied-noir extrémiste, n’avait-il pas lui-même éludé nettement le rôle de l’OAS dans la tragédie, et, plus largement, sa responsabilité écrasante dans « l’exode » d’une grande partie des Pieds-Noirs, reprenant à son compte le récit mythologique en vigueur chez les nostalgériques comme José Gonzalez ?

Nous ignorons quel degré de nuisance pourra avoir José Gonzalez au sein du groupe d’amitié France Algérie auquel il a été nommé, avec l’aval de la présidence macroniste de l’Assemblée. Mais quel genre d’« amitié » peut donc se construire sur le déni, le mensonge, le négationnisme des crimes du colonialisme ? Et quel message est ainsi envoyé au peuple algérien ? Quel message aux autres peuples jadis colonisés par la France, notamment en Afrique ? Quel message au peuple français, alors que flambe à nouveau le racisme en France comme jamais depuis la guerre d’Indépendance algérienne ?

Cette nomination par le bureau de l’Assemblée Nationale est hautement emblématique de la légendaire et désastreuse bonne conscience coloniale et postcoloniale française. Elle est un symptôme parmi d’autres d’une véritable aphasie postcoloniale, d’une incapacité à reconnaître la réalité de la colonisation et de la guerre coloniale d’Algérie, pourtant fort bien connue. 60 ans plus tard, la République ne parvient toujours pas à dire sa responsabilité première et essentielle de puissance colonisatrice dans tous les malheurs de cette guerre, y compris dans celui de José Gonzalez. Quand donc le pourra-t-elle ?

 

Le 1er janvier 2023

Dominique Manotti (romancière)
et Fabrice Riceputi (historien)

Vague d’assassinats racistes en 1973 : Une discussion sur Mediapart avec Rachida Brahim

Vague d’assassinats racistes en 1973 : Une discussion sur Mediapart avec Rachida Brahim

Vague d’assassinats racistes en 1973 : Une discussion sur Mediapart avec Rachida Brahim

Mediapart a décidé de consacrer une série d’articles à 1973, année charnière. La présentation de cette initiative donne le ton : ” Mediapart vous invite en cette année 2023 à un voyage dans l’année 1973 pour en (re)découvrir les moments plus ou moins connus et mieux comprendre les évolutions du dernier demi-siècle. Des analyses, des récits, des interviews exploreront cette année du choc pétrolier, et de bien d’autres événements, pour tenter de saisir le chemin que le monde a parcouru depuis cinquante années, et parfois le surplace dans lequel il s’est dangereusement enfermé. Un voyage temporel en forme d’aller-retour.”

Pour le troisième épisode de la série, consacré à la vague d’assassinats racistes de 1973, j’ai été invitée par le journaliste Dan Israel, à une discussion avec la sociologue Rachida Brahim, autrice de La race tue deux fois. Une histoire des crimes racistes en France (1973-2000).

On peut lire cette discussion, publiée le 28 décembre dernier, sur le site de Mediapart. Ou en télécharger une version PDF ici.

Quand j’ai écrit Marseille 73 je ne pensais pas que l’histoire allait se reproduire aussi violemment et aussi vite

Quand j’ai écrit Marseille 73 je ne pensais pas que l’histoire allait se reproduire aussi violemment et aussi vite

Quand j’ai écrit Marseille 73 je ne pensais pas que l’histoire allait se reproduire aussi violemment et aussi vite

À l’occasion du Festival sans nom, j’ai été interviewée par The ligne, chaine présente sur Youtube. En octobre dernier, dans cette vidéo,  j’ai été amenée à insister sur le parallèle entre la situation de 1973 et celle que nous vivons aujourd’hui.

Lu dans le journal : 1, 2, 3 agressions racistes…

Lu dans le journal : 1, 2, 3 agressions racistes…

Lu dans le journal : 1, 2, 3 agressions racistes…

Pour glaner quelques informations sur l’assassin des Kurdes de la rue d’Enghien du 23 décembre dernier, j’achète ce matin le Parisien (28 décembre), je lis l’article que le journal consacre à sa famille. Puis je feuillète le journal. Quelques pages plus loin, un autre article : « Le chauffard de Montpellier a été interpellé », sous-titre : Il est soupçonné d’avoir écrasé un adolescent le soir du math France Maroc. Je continue à feuilleter. Dans les pages parisiennes : « Une adolescente de 13 ans se fait tirer dessus par un voisin sexagénaire ». Un meurtre et une agression racistes qui ne disent pas leur nom. Dans le cas du sexagénaire qui a blessé la jeune fille d’origine maghrébine, la mère l’a entendu  dire aux policiers qui venaient l’arrêter : « Ce qui s’est passé il y a deux jours (le massacre des Kurdes) m’a donné de la force. » A ce stade, le mobile raciste n’a pas été retenu par la justice.

Le « chauffard », pour sa part, semble avoir pris peur en voyant tous ces Arabes qui défilaient dans la rue, et bloquaient sa voiture. L’un d’eux s’est emparé du drapeau français de la voiture. Pris de panique, le chauffeur a brusquement démarré, écrasé un jeune homme d’origine maghrébine de 14 ans, et pris la fuite en Espagne. La police est parvenue à l’arrêter à son retour en France. Il est actuellement accusé de violence volontaire avec arme (la voiture) ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Toujours aucune référence à un crime raciste par la justice.

Quant à l’assassin des Kurdes de la rue d’Enghien qui hurle sa haine des étrangers avec tant de force qu’on ne parvient pas à le faire taire, on sait maintenant qu’il y a un an, il a attaqué un camp de migrants au sabre, en hurlant : « A mort les immigrés », en blessant plusieurs d’entre eux avant d’être arrêté par les migrants eux-mêmes. Puis les migrants ont été arrêtés, comme l’agresseur, puis déférés devant un juge pour « violences en bande organisée ». L’agresseur, accusé de « violence avec arme », et pas de tentative d’homicide à caractère raciste, s’en est tiré avec un an de prison préventive. Relâché le mois dernier, douze jours après il faisait un massacre rue d’Enghien.

Un journal, trois agressions racistes graves, quatre morts, quatre blessés (au moins) contre des étrangers, des immigrés, des « qui n’ont pas une tête de Norvégien » (dixit un syndicaliste policier à la télé). Et une ligne directrice claire : police, justice, gomment, effacent, nient autant qu’il est possible le caractère raciste des agressions. C’est ce qu’on appelle un racisme systémique. Sur fond d’un bon vieux racisme populaire, revigoré par les discours de Zemmour, des militants RN, ou par les projets gouvernementaux concernant l’immigration. Les paroles haineuses entrainent les actes criminels. La vague raciste n’est pas à nos portes, elle est dans la maison.

50 ans après Marseille 1973 : l’histoire ne sert à rien

50 ans après Marseille 1973 : l’histoire ne sert à rien

50 ans après Marseille 1973 : l’histoire ne sert à rien

Très souvent, dans les divers débats et rencontres auxquels je participe, on me pose la  question : « Pourquoi êtes-vous passée de l’Histoire au roman noir ? », avec, en sous texte une forme de reproche : « N’avez-vous pas abandonné une discipline « sérieuse » pour le roman futile ? » Ma réponse est toujours : « Parce que j’ai compris, au cours de mes nombreuses années d’historienne, que l’Histoire ne sert à rien. Les hommes politiques ne la connaissent pas, ne s’en servent jamais comme outil de réflexion. » Nous en avons ces jours-ci une démonstration éclatante.
Mon dernier roman, Marseille 73, évoque la campagne d’assassinats qui s’est déroulée en France, cette année-là.
À la suite d’une campagne gouvernementale musclée contre « l’immigration illégale » (1972), et l’adoption d’une « circulaire  Marcellin – Fontanet » qui a transformé 86% des travailleurs immigrés présents sur le territoire français en « travailleurs clandestins », l’extrême droite (Front National et Ordre Nouveau) lance une campagne contre « l’immigration sauvage ». Nombreux accrochages souvent violents contre les immigrés, dans tout le pays, puis l’étincelle. Le 25 aout 1973, à Marseille, un travailleur immigré algérien qui souffrait de graves troubles mentaux assassine au couteau un traminot à son poste de conducteur. Scène de crime sanglante, abominable. Je passe sur les détails. Le Méridional, quotidien marseillais publie un éditorial au vitriol de son patron, Gabriel Domenech, qui trouve de nombreux échos dans certaines déclarations d’aujourd’hui : « Nous en avons assez ! assez de voleurs algériens, assez de casseurs algériens, assez de fanfarons algériens, assez de trublions algériens, assez de syphilitiques algériens, assez de violeurs algériens, assez de proxénètes algériens, assez de fous algériens, assez de tueurs algériens. Il faut trouver un moyen de les marquer et de leur interdire l’accès au sol français ». Un Comité de Défense des Marseillais s’organise sur le mode des milices pied-noir en Algérie française quelques années plus tôt, et les assassinats de Maghrébins commencent. 17 ou 18 à Marseille en trois semaines, une cinquantaine sur la France entière.

Et personne n’y pense aujourd’hui ? Acharnement du gouvernement contre l’immigration « illégale » comme arrière fond déclencheur, un meurtre abominable par une jeune femme maghrébine, peut être  déséquilibrée, campagne Zemmour, tentations Ciotti et autres…
L’expérience de 1973 est-elle connue de nos hommes politiques, leur sert-elle dans leur réflexion politique ? S’en servent-ils pour mesurer les risques qu’ils font courir à notre pays en soufflant sur les braises toujours chaudes du racisme dans notre pays ? Je ne le pense pas. Alors qu’ils prennent le temps de lire des romans.

Intervention au festival Treviso giallo

Intervention au festival Treviso giallo

Intervention au festival Treviso giallo

Je reviens du Festival de Trévise, belle ville italienne, dont le thème central était : Les crimes économiques. Ce festival se donne comme objectif de faire dialoguer, tout au long de ses tables rondes, des auteurs de « noir » et des « professionnels », enseignants chercheurs, policiers, juges etc… Pour ma part, j’ai dialogué le 9 septembre dernier avec Pierluigi Granata, criminologue, spécialiste de la criminalité économique, et ce fut une très belle rencontre. La ligne de travail de ce Festival mériterait , à mon sens, d’être reprise de ce côté des Alpes.
Le festival m’avait demandé un article introductif sur le thème du Noir et de l’économie. Celui a été publié dans le quotidien il manifesto. On peut le trouver ici.

Et voici ci-dessous mon texte en français.

Intervention au festival Treviso giallo

Le noir de l’économie

 

Je suis venue à l’écriture romanesque à l’âge de cinquante ans, sur le tard. J’ai derrière moi toute une carrière de recherche et d’enseignement en histoire économique contemporaine à l’université. Et évidemment, la très longue pratique de cette discipline m’a profondément marquée, a forgé mes outils de travail. Quand je ne suis plus parvenue à trouver ma place politique et militante dans la France du grand tournant néolibéral des années 80, j’ai redécouvert la puissance de la littérature, et j’ai eu envie de raconter des morceaux de vie de ma génération.

Une évidence s’imposait : mon premier roman devait raconter les six mois de conflit social auquel j’avais participé dans la Confection dans le quartier du Sentier à Paris en 1980, parce que c’était mon expérience syndicale la plus riche d’émotions, d’aventures et d’humanité. Et ce combat n’avait laissé pratiquement aucune trace dans l’histoire syndicale officielle. Je me suis mise au travail, je racontais ce que j’avais vu et vécu pendant six mois : toute une branche économique importante pour l’économie française, la production du prêt à porter, 11000 travailleurs, éparpillés en un millier de petits ateliers dans le centre de Paris, un secteur dans sa totalité hors la loi : tous les ouvriers étaient des travailleurs immigrés sans papiers, donc aucune application du Code du travail, mais structuration interne de la branche très stricte qui permettait aux entreprises d’échapper au versement des cotisations sociales, et de pratiquer l’évasion fiscale à grande échelle. Tout le monde le savait, des policiers du quartier aux donneurs d’ordre de la haute couture, et détournait les yeux. Au fur et à mesure que je construisais mon roman, le Sentier prenait forme : hors la loi, mais couvert par les entreprises et les institutions légales, hors la loi, mais avec sa propre loi et la faisant respecter, un milieu violent, mais avec une forte cohésion humaine. Le Sentier, dans son ensemble, était un vrai personnage de roman noir, ce roman qui raconte le crime comme un rouage permanent et intégré de la société, pas comme une série d’actes individuels que l’on peut punir et « éliminer ». Le roman noir m’a choisie, plus que je ne l’ai choisi.

J’ai continué par la suite à m’intéresser à la criminalité économique, qu’on retrouve en toile de fond de plusieurs de mes romans. Et j’ai beaucoup appris. J’ai multiplié interviews, rencontres dans le milieu des entreprises. Premier constat : comme la recherche du profit est la clé de la décision managériale, que le moyen d’y parvenir soit légal ou non n’a pas grande importance en soi, c’est un risque comme un autre qu’il faut calculer sans se tromper. Même raisonnement pour les divers systèmes de régulation qui existent dans les sociétés avancées : normes environnementales, sanitaires etc… Je ne m’attendais pas à cette franchise brutale.

Si ces contournements de la légalité peuvent être dans de nombreux cas assumés par les entreprises seules, quand ils prennent de l’ampleur et tendent à se répéter, le crime organisé peut offrir des moyens relativement sécurisés et à bas coût de contourner la loi, et la collaboration avec le crime organisé devient pour l’entreprise un moyen d’améliorer le calcul risques. Dans la société française, ces collaborations  criminelles ont été fréquentes autour de l’empire colonial et ex-colonial.

Est-ce l’habitude prise au cours de ces contacts ? Les grands patrons ont souvent une forte tendance à considérer que les lois sont faites pour les voleurs de rue, pas pour eux, conviction qu’ils partagent avec quelques-uns de nos hommes politiques.

Les liens entre grandes entreprises et crime organisé sont encore plus étroits dans le domaine du blanchiment d’argent. L’expression même de paradis fiscal est magnifiquement imagée… L’argent noir du crime et l’argent gris des particuliers et des entreprises viennent faire affaire ensemble et ressortir tout blancs, prêts à de nouvelles aventures. Un récent rapport de la CIA estimait à trente à quarante pour cent de la masse monétaire mondiale la masse monétaire qui passe par les paradis fiscaux. Objectif : assécher les États ?

Une dernière remarque sur ce sujet. Dans le monde de la mondialisation galopante et de l’uniformisation culturelle, la grande criminalité reste l’un des piliers de la « spécificité des cultures nationales ». Les mafias américaines ne sont pas les mafias italiennes, ni les unes ni les autres ne sont les triades chinoises etc… Les auteurs de romans noirs ont raison de fuir les stéréotypes venus de l’étranger et de se battre au corps à corps avec la réalité des pays qu’ils racontent, au plus près du réel.

Enfin, en guise de conclusion, une remarque : je m’étonne que les travaux des historiens prennent rarement en compte (à ma connaissance, mais je suis hors circuit depuis longtemps) la dimension criminelle de la vie de nos sociétés. J’en connais un, que j’ai beaucoup lu, et qui est éclairant  sur ce sujet : « Histoire criminelle des États Unis » de Franck Browning et John Gerassi.

Une étude au très long cours, depuis l’arrivée des colons jusqu’aux années 1970 dans laquelle les auteurs cherchent à décrire et analyser la façon dont évolue la vision du crime et de la justice dans la société, et en retour comment le crime et les criminels modèlent la société elle-même. Un rapport dialectique passionnant, qui nous emmène des premiers colons puritains (et criminels) jusqu’aux villes noyées de drogue d’aujourd’hui, en passant par l’esclavage, le génocide des Indiens, la structuration des masses immigrées de la fin du 19° siècle par les mafias, la violence extrême du Fordisme…

Je reprends une phrase de conclusion de ce livre :

« …le crime fait partie intégrante du système américain. C’est un moyen de faire beaucoup d’argent, un système régulateur des affaires, une façon de faire vivre les pauvres. »

Très loin de la France ? Pas tant que ça.

 

 

Marseille 73 a été traduit en italien

Marseille 73 a été traduit en italien

Marseille 73 a été traduit en italien

Marseille 73 a été traduit en italien par Francesco Bruno et publié aux éditions Sellerio. Juillet 2022.

Procès en appel de France Télécom

Procès en appel de France Télécom

Procès en appel de France Télécom

Le verdict du procès en appel de France  Télécom sera prononcé le 30 septembre prochain. Le procès s’est conclu le 1er juillet 2022. Comme lors du premier procès, j’ai été invitée par le syndicat Sud Solidaires pour en écrire une chronique. Elle a été publiée  sur le site du syndicat. On peut la lire ci dessous et sur la Petite boite à outils de Solidaires.

 


« Si Didier Lombard est condamné, personne ne voudra plus diriger une grande entreprise. »

Chiche ?

 

Vendredi 1er juillet s’est tenue, au Palais de Justice de Paris, la dernière séance du procès en appel de France Télécoms, nous avons entendu les plaidoiries des trois avocats de Didier Lombard, l’ancien PDG de France Télécoms, puis la parole a été donnée pour quelques derniers mots aux deux accusés, Didier Lombard et Louis-Pierre Wenès. Le jugement sera prononcé le 30 septembre prochain.

Quelques notes et impressions totalement subjectives.

Très belle salle d’audience, décorée style Troisième République, hauts plafonds, chaleur étouffante et sièges inconfortables. La matinée commence mal. Plaidoirie de M° Veil un « ténor du barreau ». Une voix bien posée, une élocution lente, coupée de multiples petits temps de suspension. Objectif probable : faire solennel. Résultat, éloquence plus vieillotte que solennelle. Argument central : Didier Lombard n’est coupable de rien, le responsable, le coupable c’est l’actionnaire, c’est l’État. Ou comment disculper d’un coup non seulement son client, mais tous les patrons de toutes les entreprises par actions. Une fois posé ce pivot central, Maitre Veil n’hésite pas à faire quelques détours, il passe par la guerre en Ukraine, Trump, Poutine, l’Europe, Biden. Et même, dans une envolée surréaliste, à comparer Didier Lombard à… Bonaparte franchissant le Pont d’Arcole sous la mitraille. Pour vaincre, il doit passer de l’autre côté du fleuve au péril de sa vie. Didier Lombard, lui, doit franchit la crise du déficit de la Maison France Télécoms sous la mitraille de la critique qui l’assaille de toutes parts au péril de… la vie de ses employés ?

M° Veil se veut plus sobre dans ses conclusions. Relaxe pour Didier Lombard, car, prenez garde, « si Didier Lombard est condamné, personne ne voudra plus diriger une grande entreprise. »

Chiche ?

La deuxième avocate est plus besogneuse. On a bien droit à deux vers de Prévert en guise de  mise en bouche, mais Prévert, à côté du Pont d’Arcole… Elle s’attache à démontrer qu’il n’existe pas, dans le dossier de l’accusation, de preuves écrites contre Didier Lombard, donc qu’il ne peut être condamné. Pas de preuves écrites que Didier Lombard ait donné à ses cadres l’ordre de commettre des faits de harcèlement intentionnel contre des individus particuliers sous leurs ordres. Ce que le public, qui connaît un peu la vie des entreprises, admet facilement. Et ce qui n’est pas l’enjeu du procès qui vise justement à sortir de cette définition juridique restrictive du harcèlement moral en entreprise. D’ailleurs, poursuit elle, Monsieur Lombard n’est pas souvent en France, il n’écrit pas souvent, ne sait pas vraiment ce qui se passe dans son entreprise… Elle évite soigneusement les sujets intéressants, comme par exemple le fait que les primes de bon nombre de cadres intermédiaires sont indexées sur le nombre de licenciements qu’ils ont réalisés dans leurs services.

Avec la chaleur, la somnolence gagne l’assemblée et la pause est bien venue.

Après la pause, le troisième avocat de la défense de Didier Lombard s’attaque à ce qui constitue le cœur de ce procès. Il est temps. Une stratégie d’entreprise peut-elle être constitutive de harcèlement moral, comme l’a soutenu l’avocat général dans son réquisitoire, en s’appuyant sur le jugement rendu en 2019 au premier procès France Télécoms qui introduit, d’après lui, une jurisprudence nouvelle sur le harcèlement moral, institutionnel, systémique, et non plus seulement individuel, interpersonnel. L’avocat réfute la notion même, réfute également le fait que le jugement de 2019 constitue une jurisprudence. Et gagner contre Didier Lombard et ses avocats sur ce point constitue bien le cœur de ce procès, parce que cette nouvelle définition, si elle est confortée, ouvre un nouveau terrain d’intervention, de lutte aux syndicats, dans le domaine des conditions de travail et du pouvoir dans l’entreprise, une bouffée d’oxygène dont ils ont bien besoin, ces jours-ci, ils ne sont pas au mieux de leur forme. D’où l’importance de ce procès qu’ils ont su mener de façon exemplaire.

Après une nouvelle demande de relaxe, la parole aux deux accusés. L’un et l’autre vont rappeler à quel point ils sont sensibles aux malheurs des salariés de leur entreprise, sans lésiner sur les moyens. L’un et l’autre, dans deux courtes prises de parole, ont la voix qui se brise, les yeux qui se mouillent lorsqu’ils évoquent les témoignages des victimes qu’ils ont entendus au cours des deux procès. Attitudes que, pour ma part, je trouve convenues.

 

Dialogue entre une auteure de romans noirs et un linguiste

Dialogue entre une auteure de romans noirs et un linguiste

Dialogue entre une auteure de romans noirs et un linguiste

Alain Rabatel, spécialiste des sciences du langage, a consacré quatre articles successifs aux spécificités du “discours représenté” dans mon travail de romancière.
À l’issue de cette recherche il a souhaité dialoguer avec moi sur ma perception de ses hypothèses de travail. Cela m’a évidemment agréablement surprise mais également plongée dans des abîmes de perplexités. Ma formation est celle d’une historienne, d’une militante. La narratologie, ses codes, son langage, me sont étrangers. Je n’ai jamais eu à me confronter à eux, à les travailler, à y trouver des références.
C’est donc avec une certaine curiosité, celle d’une néophyte étrangère à cette discipline, que j’ai accepté cette discussion.
Elle a été publiée par les Ateliers de Fabula, revue en ligne de recherches en littérature.

On peut la lire en cliquant ICI.

 

Textes publiés par Alain Rabatel

  • Texte n° 1 : 2021 « Discours direct libre et parole intérieure », Pratiques, 191-192, http://journals.openedition.org/pratiques/10832
  • Texte n° 2 : 2022 « L’intrication des discours représentés et de la narration dans les romans noirs de Dominique Manotti », Le Français moderne, vol. XC, t. 2, p. 241-265.
  • Texte n° 3 : 2022 « Retour sur la définition, les marques syntactico-textuelles et modales du discours représenté narrativisé », Scientific Notes of Ostroh Academy National University : Philology Series, vol.13 (81), p. 96-103.
  • Texte n° 4 : 2022 « Des relations textuelles entre les discours représentés narrativisés et les autres formes de discours représentés et de la distinction entre discours représentés narrativisés exprimant des pensées et narration des états intérieurs », Romanica Wratislaviensia, 69 (à paraître à l’automne 2022).

Ces textes peuvent être lus de façon autonome, mais ils forment un tout, qu’il est préférable de lire dans l’ordre suivant : textes n° 1, 3, 4 et 2. À terme, ils devraient être rassemblés en un volume dans un ouvrage à trois voix, avec le présent entretien, augmentés d’échanges avec Jacqueline Authier-Revuz autour des analyses réciproques des discours représentés.