Lance flamme

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Je suis romancière de romans noirs, et le roman noir en dit long sur la période que nous vivons. Première remarque, pour écrire, décrire, analyser, comprendre, il faut utiliser les mots justes. La guerre, le mot déborde de partout. « Notre pays est en guerre », la phrase évoque dans notre mémoire collective 14-18 et 39-45, et évidemment le terme ne convient pas : chacun sent bien que notre pays n’est pas en guerre, pas encore. Et tout ce folklore de drapeaux et de Marseillaise, passée l’émotion de l’après attentats est parfaitement déplacé. Mais notre pays fait la guerre, hors de ses frontières. A qui fait il la guerre ? Au terrorisme, aux barbares terroristes, des gens étrangers à toute humanité. Exactement ce que récuse le roman noir, qui nous dit que le diable, le barbare, le mal absolu n’existent pas et que chaque homme porte en lui les pulsions de violence et de mort qu’il s’efforce de maitriser. Les terroristes, comme les personnages de romans noirs, sont les produits de causes et de circonstances multiples dont la situation au Moyen Orient est un exemple magistral. Sunnites contre chiites, Iran et Syrie contre Arabie Saoudite et Turquie, fierté arabe, guerres américaines, bénéfices du pétrole, Daech est une pièce d’un jeu d’une extrême complexité. Comme chez nous, nos djihadistes sont des adolescents très attardés, produits d’une société sans utopie dont l’unique valeur commune, quelles que soient les blagues que nous racontent nos politiques, est la recherche du profit.
Guerre au terrorisme, la chose n’est pas nouvelle, elle a commencé en 2001, elle est menée depuis 15 ans par la première puissance mondiale, et trois guerres plus tard, quel est le résultat ? Extension géographique et humaine continue du phénomène terroriste qui embrase maintenant une partie de l’Asie, tout le Moyen Orient, des pans entiers de l’Afrique. Et devient maintenant un accélérateur de la crise des systèmes démocratiques européens. Chez nous, la rhétorique guerrière va nous amener le Front National, comme la nuée porte l’orage. C’est ça que nous voulons ?
Dans Libération de ce 25 novembre 2015, la formule de Dominique de Villepin est magnifique : « Faire la guerre au terrorisme, c’est éteindre un incendie au lance flamme. »
Alors qu’est ce qu’on fait ? Nous ne sommes pas capables de nous arrêter cinq minutes, et de réfléchir ? Nos héros de romans noirs ont souvent une lucidité remarquable. Ils sont capables d’affronter la tragédie et le désespoir. Pas nous ?

“Bien connu…” 5

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L’actualité  fournit trop régulièrement des situations proches de celles que j’avais racontées dans mon roman Bien connu des services de police. Un roman que des policiers et des juges rencontrés dans divers débats avaient déclaré bien trop forcé, caricatural même. Or les mêmes mécanismes se répètent, à intervalles plus ou moins réguliers. Depuis quelques mois, j’ai décidé d’en tenir une rubrique.

Nouvelle histoire de bavure policière, en tout conforme à celles dont j’ai déjà fait état ici. À Chanteloup-les-Vignes, dans un « quartier », arrestation musclée, tabassage, tir de flashball. Puis les policiers rédigent un PV faisant état d’agressions à leur encontre et d’un groupe d’individus menaçants à proximité.
Une vidéo amateur commence à circuler sur laquelle les violences policières s’exercent sur un individu déjà à terre et menotté. Les témoignages policiers évoluent alors pour tenir compte de cette donnée nouvelle. Puis une deuxième vidéo amateur apparaît : aucun groupe menaçant à proximité. Enquête de l’IGS, la police interne, solidarité des « collègues » : « Nos collègues dérangent parce qu’ils font leur boulot. » Et la victime est en taule. Rien de bien original. Les syndicats de policiers s’irritent : « Quand allons nous arrêter d’interpréter des vidéos qui ne reprennent pas l’intégralité  d’une intervention ? »
Et là, cela devient plus intéressant. Nous sommes en plein débat sur l’équipement des policiers en patrouille de caméras. Après quelques résistances de principe de la part des policiers, le point d’achoppement aujourd’hui semble être : qui choisit le moment de déclencher la caméra ou non ? Si c’est le policier en patrouille qui décide, l’intérêt dans le cas de bavures est à peu près nul. Et nous serons de nouveau réduits « à interpréter des vidéos qui ne prennent pas l’intégralité d’une intervention. » Donc, une seule solution si l’on veut éviter les mises en cause par les vidéos amateurs : déclenchement systématique et obligatoire de la caméra du policier en patrouille dans tous les cas d’intervention.
Réduire la tension et les affrontements entre les jeunes et la police, c’est vital, il faut faire vite.

Oro Nero

Oro Nero

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Or Noir a été traduit en italien par Francesco Bruno et publié par Sellerio editore. Le livre est disponible deuis le 29 octobre 2015.

Les Anciens et les Modernes

Les Anciens et les Modernes

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Le 11 juin, la Série Noire fête son 70° anniversaire. Depuis le début de l’année, j’ai participé à de nombreuses tables rondes à l’occasion de cet anniversaire, et cela va se poursuivre jusqu’à la fin de l’année. Parfois, souvent, la rencontre oppose les Anciens, nostalgiques de la Série Noire fondée par Marcel Duhamel, la collection des années 50 et 60, aux Modernes, ceux qui éditent  aujourd’hui la collection et ceux qui y publient. Les Anciens contestent aux Modernes le droit de revendiquer, avec le nom de la collection, l’héritage de Duhamel, Prévert et Boris Vian. Cette collection qui fit connaître de grands écrivains américains, Hammett, Chandler, Himes et les autres, celle qui imposa, y compris dans la culture anglo-saxonne, le terme « noir » pour désigner  le genre littéraire qu’elle défendait, serait morte il y a plus de dix ans avec la disparition du petit format, du petit prix, des exemplaires numérotés sur la tranche.
Chers Anciens, mes frères, les temps ont bien changé. Le projet de Duhamel, une collection prolixe (quatre titres par mois), bon marché, à gros tirages réguliers, parce qu’elle fidélisait une clientèle à la collection plus qu’à tel ou tel auteur, n’est tout simplement plus possible. Le format poche s’est généralisé, les collections de « policiers » ou de « noir » se sont multipliées et avec elles la concurrence, le fond américain dans lequel puisait Duhamel s’est dispersé. Et les très gros tirages s’appuient maintenant sur le nom d’un auteur bien plus que sur l’effet collection.
Alors, que reste-t-il aux Modernes pour se revendiquer encore de cette mythique collection ? D’abord, le goût du genre, dans sa grande diversité, comme dans les années 50 et 60. Le goût des bons textes, le goût de la littérature. Certes, le rapport entre l’auteur et l’éditeur a changé. Autrefois, Duhamel était la star, il n’hésitait pas à couper un texte, sans en référer à personne, pour le faire entrer dans le format de la collection, et Boris Vian inventait un style de traduction qui visait à séduire le lecteur régulier de la Série Noire, sans trop se préoccuper de fidélité aux textes. J’ai cru comprendre que les Anciens eux mêmes n’approuvaient pas sans réserve ces choix qui étaient pourtant bel et bien fondateurs pour Duhamel, et se laissaient aller aujourd’hui à apprécier les nouvelles traductions des grands anciens de la collection mythique.
Aujourd’hui, à la Série Noire, le texte d’un auteur est respecté et travaillé, édité en somme. C’est un choix fondamental, dont on comprendra la nécessité et la difficulté quand explosera l’édition numérique. Autre choix de la Série Noire, valoriser des auteurs français. Un tournant rendu nécessaire par l’épuisement et la dispersion du fond américain, peut être aussi par le relatif fléchissement de la qualité de la production.
C’était mieux avant ? Peut être… Aujourd’hui, nous revendiquons l’héritage littéraire, et nous le gérons à notre façon.

Bien connu… 4

Le verdict a donc été rendu dans le procès de Zyad et Bouna. Policiers non coupables. Si je suis sincère avec moi même, je reconnais que je m’y attendais. Mais il n’est jamais interdit d’espérer. Transformateur EDF dangereux ? Savaient pas. Policiers non coupables parce que les juges couvrent les policiers dans toutes les affaires qui les opposent à leurs « clients » banlieusards et basanés, de la graine de voyous, de classes dangereuses, pour des juges qui appartiennent à un autre monde. Ce n’est pas nouveau. Au 19° siècle déjà… C’est une règle non écrite mais qui ne souffre apparemment pas d’exception.

 Je n’étais pas au procès à Rennes, ni à Clichy sous Bois au moment où a été prononcé le verdict. Je m’appuie sur les réactions et commentaires des familles, des amis et des avocats des deux jeunes garçons transmis par les médias.

Je relève ce que dit un habitant de Clichy sous Bois : « J’aurais espéré qu’on les juge comme tous les citoyens, là c’est comme s’ils étaient au dessus des lois. Un civil aurait été condamné. » Et un autre dit : « Je ne crois pas en la justice de l’homme. Je ne crois qu’en la justice de Dieu. » Et là, nous pouvons trembler, mes amis. Parce que nous savons très bien à quels débordements d’horreurs sanglantes a toujours et partout conduit la justice de Dieu. Alors, il serait peut être temps de s’intéresser à améliorer le fonctionnement de la justice des hommes.  

Nouvelles en italien

Nouvelles en italien

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Deux nouvelles ont été publiées en Italie.

Carnet rose, a fait l’objet en mars 2015 d’une e-publication sous le titre Atto di nascita, par l’éditeur Collirio Terra Ferma

 

L’éditeur Sellerio m’a demandé une nouvelle sur le thème de la crise. Celle-ci, intitulée Libera concorrenza, a été publiée en avril 2015 dans le recueil La crisi in giallo

 

Ces deux nouvelles sont en vente en ligne, sur les sites des éditeurs et des principaux revendeurs.

“Bien connu…” 3

“Bien connu…” 3

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Décidément, l’actualité de la délinquance policière est riche en ce printemps. Libération du 1° avril 2015 y consacre tout un dossier, à juste titre. Sans remonter plus haut, en trois petits mois, depuis le début de l’année, 15 policiers ont été interpellés, pour des délits variés allant du trafic de drogue en bande organisée jusqu’à la violation du secret des instructions en passant par le racket.

L’affaire la plus récente est celle de la BAC de Stains (93) : cinq policiers de cette BAC sont interpellés le 23 mars, puis mis en examen le 27. Ils rançonnaient les dealers locaux et avaient leurs propres réseaux de revente de la drogue volée.

Pour moi, cette affaire est particulièrement intéressante pour ce qu’elle révèle du fonctionnement quotidien de la police « ordinaire », celle de base, dans les quartiers. Notons qu’elle est très loin d’être isolée. Affaires similaires à Saint Denis en 2005, dans les quartiers Nord de Marseille l’année dernière. Il est dit, dans la communication officielle, que les activités criminelles de cette BAC duraient depuis au moins deux ans. Et personne au commissariat de Stains n’en aurait rien vu ? Un petit commissariat, dans une petite commune ? Évidemment non. Mais tout le monde s’est tu. Pendant au moins deux ans. Solidarité entre flics. On n’approuve pas nécessairement le comportement des collègues, mais on se tait. Qui  a brisé l’omerta, qui a déclenché l’enquête ? Une toute jeune commissaire qui débarque à la tête du commissariat en 2014 et fait rapidement part de ses soupçons à la Direction Territoriale de la Sécurité, qui transmet au parquet de Bobigny. Une jeune commissaire pas encore au courant des mœurs de la maison Poulaga. Et qui va le payer cher. Elle reçoit des lettres anonymes de menaces, sa voiture est sabotée. Et finalement, c’est elle qui est mutée : elle a rompu le pacte. Mutée en Gironde. Pas sûr qu’elle y soit bien reçue. Après 2005, un jeune flic de la BAC de Saint Denis, choqué par le comportement de ses collègues proxénètes, avait accepté de témoigner contre eux à leur procès. Muté en Bretagne, pour le mettre à l’abri de menaces diverses émanant de ses collègues, il y avait été accueilli par son nouveau commissaire : « Je vous préviens, ici, on n’aime pas les balances. »

Bonne chance, Madame la commissaire.

L’histoire de la BAC de Stains (comme celle de la BAC de Marseille Nord, dont on aimerait connaître l’issue judiciaire) nous dit encore autre chose. Quand la police du quotidien agit dans un milieu qu’elle craint, qu’elle hait, qu’elle méprise, sur un territoire qu’elle considère comme un terrain conquis ou à conquérir, qu’elle se croit couverte, les dérapages criminels ne sont plus les actes isolés de brebis galeuses, mais des glissements fréquents, dans la logique du système.

Un haut gradé parlait, à propos de Stains, de « nettoyer les écuries d’Augias. » Il se prend pour Hercule, le héros demi dieu ? Les hommes, eux, ne parviennent jamais à nettoyer les écuries d’Augias. Il me semble que c’est plutôt la culture policière qu’il faut commencer à changer, par la base, un travail qui ne concerne pas seulement la police, mais toute la société.

2 avril 2015

“Bien connu…” une rubrique

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L’actualité  fournit trop régulièrement des situations proches de celles que j’avais racontées dans mon roman Bien connu des services de police. Un roman que des policiers et des juges rencontrés dans divers débats avaient déclaré bien trop forcé, caricatural même.
J’ai publié il y a quelques jours un petit billet sur le procès dit du flash ball, qui s’est tenu courant mars 2015. A la fin du même mois, c’était le procès des policiers qui, à Clichy-sous-Bois, avaient regardé mourir deux jeunes dans un transformateur électrique. A chaque fois les mêmes mécanismes sont à l’oeuvre. Je vais en tenir une rubrique.

“Bien connu…” 2

brève

Rappelons très brièvement les faits : à Clichy-sous-Bois, deux gamins de banlieue meurent électrocutés dans un transformateur électrique où ils s’étaient réfugiés pour échapper aux policiers qui les poursuivaient, à l’automne 2005. Après dix ans de combat, les familles obtiennent l’ouverture d’un procès contre deux policiers, pour non-assistance à personnes en danger. Le procès vient de se tenir, le jugement sera rendu en mai. Mais déjà, un éclairage violent sur la police, la justice et leurs rapports dans notre pays.

 

Le drame commence par un « simple » contrôle d’identité au faciès, comme il en existe des centaines chaque jour. Les policiers affirmeront ensuite qu’il s’agissait de petits voleurs de matériels de chantier pris en flagrant délit. Rien de tel, en fait. L’enquête établira que les gosses revenaient d’un entraînement de foot. Mais culture du faux témoignage oblige. Cet épisode du faux témoignage sera ensuite « oublié » au procès, semble-t-il. Les gosses, pris de panique, s’enfuient, parce que les gosses de banlieue ont une peur panique des flics, parce qu’ils n’ont jamais imaginé que la police était là pour les protéger. Et les flics les poursuivent comme de dangereux criminels, parce que force doit rester à la loi, sans blague. L’un des deux policiers mis en cause les voit escalader une grille et pénétrer dans le périmètre qui entoure un transformateur EDF, et dit à la radio de son QG : « S’ils entrent dans le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau. » Que fait il alors ? Il alerte EDF pour faire couper le courant dans l’installation ? Il prévient les pompiers ? Pas du tout. Il demande des renforts pour cerner le site, et s’assurer que les deux gamins y seront bloqués et ne pourront pas s’enfuir. Force doit rester à la loi, sans blague.

Les deux gamins meurent, sans surprise. Quand l’enquête est bouclée, et qu’il devient évident qu’après dix ans de manœuvres dilatoires, il faudra en venir au procès, le procureur demande la relaxe. L’avocat de la défense est un mauvais plaideur, d’après les récits des journaux, mais un ancien commissaire de police. Il connaît bien les rouages de la machine. Et déclare tranquillement, la veille de l’ouverture du procès, que 180 000 policiers soutiennent leurs collègues innocents et ont les yeux braqués sur le tribunal. La menace est claire, et elle pèse en ces temps de lutte antiterroriste.

Que nous dit le procureur, en demandant la relaxe ?  Il déclare, clairement, que les policiers ont rempli leur rôle. Leur rôle n’est donc pas la protection des citoyens, tous les citoyens, quelque soit la couleur de leur peau. Leur rôle est le maintien de l’ordre, y compris par la peur, surtout dans les « quartiers difficiles ». Et tant pis pour les accidents en cours de route. Que nous dit l’avocat-commissaire, en faisant pression sur le tribunal ? Que sa conception de la police est la même que celle du procureur, et qu’il faut veiller à ce qu’elle n’évolue pas.

Que nous diront les juges, en mai ? Nous verrons bien, mais contexte de lutte antiterroriste tous azimuts, effondrement de la pensée progressiste,  je ne suis pas optimiste.

Mars 2015

 

 

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