Bien connu… 6

Bien connu… 6

L’actualité  fournit trop régulièrement des situations proches de celles que j’avais racontées dans mon roman Bien connu des services de police.
Un roman que des policiers et des juges rencontrés dans divers débats avaient déclaré bien trop forcé, caricatural même. Or les mêmes mécanismes se répètent, à intervalles plus ou moins réguliers. Depuis quelques mois, j’ai décidé d’en tenir une rubrique.

La litanie des violences policières à l’encontre des jeunes des milieux populaires, de préférence basanés, continue. Selon Le Monde, tout récemment, courant décembre 2015, 18 adolescents du 12° arrondissement de Paris ont porté plainte contre des policiers de la Brigade de Soutien du Quartier. Et samedi 26 décembre, selon Libération, de nouveau des incidents avec la Brigade Spécialisée de Terrain, à Pantin. A chaque fois, des contrôles d’identité abusifs et violents, de jeunes par ailleurs parfaitement connus des policiers qui soi disant les contrôlent.
Nous entrons dans une période de tensions (post attentats, état d’urgence, montée du racisme) qui risque de durer. Notre gouvernement entend la gérer par un discours sur la guerre  et la sécurité, et par une augmentation des pouvoirs de la police, sans avoir au préalable, quand c’était encore possible, en 2012 et 2013, travailler à améliorer les rapports entre les jeunes des milieux populaires et la police. Ce n’est pas maintenant, dans ce nouveau contexte, qu’il pourra ouvrir le chantier de la police de proximité, et de la limitation puis de la suppression des brigades de cowboys. Les conséquences risquent d’être dévastatrices.


“Bien connu…” 5

L’actualité  fournit trop régulièrement des situations proches de celles que j’avais racontées dans mon roman Bien connu des services de police. Un roman que des policiers et des juges rencontrés dans divers débats avaient déclaré bien trop forcé, caricatural même. Or les mêmes mécanismes se répètent, à intervalles plus ou moins réguliers. Depuis quelques mois, j’ai décidé d’en tenir une rubrique.

Nouvelle histoire de bavure policière, en tout conforme à celles dont j’ai déjà fait état ici. À Chanteloup-les-Vignes, dans un « quartier », arrestation musclée, tabassage, tir de flashball. Puis les policiers rédigent un PV faisant état d’agressions à leur encontre et d’un groupe d’individus menaçants à proximité.
Une vidéo amateur commence à circuler sur laquelle les violences policières s’exercent sur un individu déjà à terre et menotté. Les témoignages policiers évoluent alors pour tenir compte de cette donnée nouvelle. Puis une deuxième vidéo amateur apparaît : aucun groupe menaçant à proximité. Enquête de l’IGS, la police interne, solidarité des « collègues » : « Nos collègues dérangent parce qu’ils font leur boulot. » Et la victime est en taule. Rien de bien original. Les syndicats de policiers s’irritent : « Quand allons nous arrêter d’interpréter des vidéos qui ne reprennent pas l’intégralité  d’une intervention ? »
Et là, cela devient plus intéressant. Nous sommes en plein débat sur l’équipement des policiers en patrouille de caméras. Après quelques résistances de principe de la part des policiers, le point d’achoppement aujourd’hui semble être : qui choisit le moment de déclencher la caméra ou non ? Si c’est le policier en patrouille qui décide, l’intérêt dans le cas de bavures est à peu près nul. Et nous serons de nouveau réduits « à interpréter des vidéos qui ne prennent pas l’intégralité d’une intervention. » Donc, une seule solution si l’on veut éviter les mises en cause par les vidéos amateurs : déclenchement systématique et obligatoire de la caméra du policier en patrouille dans tous les cas d’intervention.
Réduire la tension et les affrontements entre les jeunes et la police, c’est vital, il faut faire vite.

Bien connu… 4

Le verdict a donc été rendu dans le procès de Zyad et Bouna. Policiers non coupables. Si je suis sincère avec moi même, je reconnais que je m’y attendais. Mais il n’est jamais interdit d’espérer. Transformateur EDF dangereux ? Savaient pas. Policiers non coupables parce que les juges couvrent les policiers dans toutes les affaires qui les opposent à leurs « clients » banlieusards et basanés, de la graine de voyous, de classes dangereuses, pour des juges qui appartiennent à un autre monde. Ce n’est pas nouveau. Au 19° siècle déjà… C’est une règle non écrite mais qui ne souffre apparemment pas d’exception.

 Je n’étais pas au procès à Rennes, ni à Clichy sous Bois au moment où a été prononcé le verdict. Je m’appuie sur les réactions et commentaires des familles, des amis et des avocats des deux jeunes garçons transmis par les médias.

Je relève ce que dit un habitant de Clichy sous Bois : « J’aurais espéré qu’on les juge comme tous les citoyens, là c’est comme s’ils étaient au dessus des lois. Un civil aurait été condamné. » Et un autre dit : « Je ne crois pas en la justice de l’homme. Je ne crois qu’en la justice de Dieu. » Et là, nous pouvons trembler, mes amis. Parce que nous savons très bien à quels débordements d’horreurs sanglantes a toujours et partout conduit la justice de Dieu. Alors, il serait peut être temps de s’intéresser à améliorer le fonctionnement de la justice des hommes.  

“Bien connu…” 3

“Bien connu…” 3

 

Décidément, l’actualité de la délinquance policière est riche en ce printemps. Libération du 1° avril 2015 y consacre tout un dossier, à juste titre. Sans remonter plus haut, en trois petits mois, depuis le début de l’année, 15 policiers ont été interpellés, pour des délits variés allant du trafic de drogue en bande organisée jusqu’à la violation du secret des instructions en passant par le racket.

L’affaire la plus récente est celle de la BAC de Stains (93) : cinq policiers de cette BAC sont interpellés le 23 mars, puis mis en examen le 27. Ils rançonnaient les dealers locaux et avaient leurs propres réseaux de revente de la drogue volée.

Pour moi, cette affaire est particulièrement intéressante pour ce qu’elle révèle du fonctionnement quotidien de la police « ordinaire », celle de base, dans les quartiers. Notons qu’elle est très loin d’être isolée. Affaires similaires à Saint Denis en 2005, dans les quartiers Nord de Marseille l’année dernière. Il est dit, dans la communication officielle, que les activités criminelles de cette BAC duraient depuis au moins deux ans. Et personne au commissariat de Stains n’en aurait rien vu ? Un petit commissariat, dans une petite commune ? Évidemment non. Mais tout le monde s’est tu. Pendant au moins deux ans. Solidarité entre flics. On n’approuve pas nécessairement le comportement des collègues, mais on se tait. Qui  a brisé l’omerta, qui a déclenché l’enquête ? Une toute jeune commissaire qui débarque à la tête du commissariat en 2014 et fait rapidement part de ses soupçons à la Direction Territoriale de la Sécurité, qui transmet au parquet de Bobigny. Une jeune commissaire pas encore au courant des mœurs de la maison Poulaga. Et qui va le payer cher. Elle reçoit des lettres anonymes de menaces, sa voiture est sabotée. Et finalement, c’est elle qui est mutée : elle a rompu le pacte. Mutée en Gironde. Pas sûr qu’elle y soit bien reçue. Après 2005, un jeune flic de la BAC de Saint Denis, choqué par le comportement de ses collègues proxénètes, avait accepté de témoigner contre eux à leur procès. Muté en Bretagne, pour le mettre à l’abri de menaces diverses émanant de ses collègues, il y avait été accueilli par son nouveau commissaire : « Je vous préviens, ici, on n’aime pas les balances. »

Bonne chance, Madame la commissaire.

L’histoire de la BAC de Stains (comme celle de la BAC de Marseille Nord, dont on aimerait connaître l’issue judiciaire) nous dit encore autre chose. Quand la police du quotidien agit dans un milieu qu’elle craint, qu’elle hait, qu’elle méprise, sur un territoire qu’elle considère comme un terrain conquis ou à conquérir, qu’elle se croit couverte, les dérapages criminels ne sont plus les actes isolés de brebis galeuses, mais des glissements fréquents, dans la logique du système.

Un haut gradé parlait, à propos de Stains, de « nettoyer les écuries d’Augias. » Il se prend pour Hercule, le héros demi dieu ? Les hommes, eux, ne parviennent jamais à nettoyer les écuries d’Augias. Il me semble que c’est plutôt la culture policière qu’il faut commencer à changer, par la base, un travail qui ne concerne pas seulement la police, mais toute la société.

2 avril 2015

“Bien connu…” une rubrique

L’actualité  fournit trop régulièrement des situations proches de celles que j’avais racontées dans mon roman Bien connu des services de police. Un roman que des policiers et des juges rencontrés dans divers débats avaient déclaré bien trop forcé, caricatural même.
J’ai publié il y a quelques jours un petit billet sur le procès dit du flash ball, qui s’est tenu courant mars 2015. A la fin du même mois, c’était le procès des policiers qui, à Clichy-sous-Bois, avaient regardé mourir deux jeunes dans un transformateur électrique. A chaque fois les mêmes mécanismes sont à l’oeuvre. Je vais en tenir une rubrique.

“Bien connu…” 2

Rappelons très brièvement les faits : à Clichy-sous-Bois, deux gamins de banlieue meurent électrocutés dans un transformateur électrique où ils s’étaient réfugiés pour échapper aux policiers qui les poursuivaient, à l’automne 2005. Après dix ans de combat, les familles obtiennent l’ouverture d’un procès contre deux policiers, pour non-assistance à personnes en danger. Le procès vient de se tenir, le jugement sera rendu en mai. Mais déjà, un éclairage violent sur la police, la justice et leurs rapports dans notre pays.

 

Le drame commence par un « simple » contrôle d’identité au faciès, comme il en existe des centaines chaque jour. Les policiers affirmeront ensuite qu’il s’agissait de petits voleurs de matériels de chantier pris en flagrant délit. Rien de tel, en fait. L’enquête établira que les gosses revenaient d’un entraînement de foot. Mais culture du faux témoignage oblige. Cet épisode du faux témoignage sera ensuite « oublié » au procès, semble-t-il. Les gosses, pris de panique, s’enfuient, parce que les gosses de banlieue ont une peur panique des flics, parce qu’ils n’ont jamais imaginé que la police était là pour les protéger. Et les flics les poursuivent comme de dangereux criminels, parce que force doit rester à la loi, sans blague. L’un des deux policiers mis en cause les voit escalader une grille et pénétrer dans le périmètre qui entoure un transformateur EDF, et dit à la radio de son QG : « S’ils entrent dans le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau. » Que fait il alors ? Il alerte EDF pour faire couper le courant dans l’installation ? Il prévient les pompiers ? Pas du tout. Il demande des renforts pour cerner le site, et s’assurer que les deux gamins y seront bloqués et ne pourront pas s’enfuir. Force doit rester à la loi, sans blague.

Les deux gamins meurent, sans surprise. Quand l’enquête est bouclée, et qu’il devient évident qu’après dix ans de manœuvres dilatoires, il faudra en venir au procès, le procureur demande la relaxe. L’avocat de la défense est un mauvais plaideur, d’après les récits des journaux, mais un ancien commissaire de police. Il connaît bien les rouages de la machine. Et déclare tranquillement, la veille de l’ouverture du procès, que 180 000 policiers soutiennent leurs collègues innocents et ont les yeux braqués sur le tribunal. La menace est claire, et elle pèse en ces temps de lutte antiterroriste.

Que nous dit le procureur, en demandant la relaxe ?  Il déclare, clairement, que les policiers ont rempli leur rôle. Leur rôle n’est donc pas la protection des citoyens, tous les citoyens, quelque soit la couleur de leur peau. Leur rôle est le maintien de l’ordre, y compris par la peur, surtout dans les « quartiers difficiles ». Et tant pis pour les accidents en cours de route. Que nous dit l’avocat-commissaire, en faisant pression sur le tribunal ? Que sa conception de la police est la même que celle du procureur, et qu’il faut veiller à ce qu’elle n’évolue pas.

Que nous diront les juges, en mai ? Nous verrons bien, mais contexte de lutte antiterroriste tous azimuts, effondrement de la pensée progressiste,  je ne suis pas optimiste.

Mars 2015

 

 

G
M
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“Bien connu…” 1

Le jugement du procès dit « du flash-ball » est actuellement (mars 2015) en délibéré, au palais de justice de Bobigny. Rappelons rapidement de quoi il s’agit : en mars 2010, au cours d’une manifestation de lycéens, le gardien de la paix Césaire blesse grièvement d’un tir de flash-ball en pleine tête un jeune lycéen de seize ans. Il affirme ensuite, sur procès verbal et à plusieurs reprises, avoir tiré en état de légitime défense, sous une pluie de pierres. Tous les témoins contredisent sa déposition, et deux vidéos prises avec des portables, déposées au dossier, établissent qu’il n’y avait pas de jets de pierres, et que le jeune lycéen n’avait pas d’attitude agressive à l’égard du policier.
Je retrouve là exactement les mêmes ingrédients que dans les situations racontées dans mon roman Bien connu des services de police. Un roman que les policiers et les juges rencontrés dans divers débats déclarent bien trop forcé, caricatural même.
Voyons de plus près.
Tir tendu en plein visage. Césaire se défend en plaidant l’incompétence. Il ne sait pas tirer, il n’a jamais visé le visage, l’a atteint par manque de chance, il manque de formation et d’entrainement. Plus inquiétant encore, Césaire, un policier expérimenté de 41 ans au moment des faits, perd le contrôle de ses nerfs dans une situation qui ne semble présenter aucun danger imminent. Mais sa hiérarchie lui a confié une arme de service et un falsh-ball, donc il s’en sert. Ce qui ressemble beaucoup à quelques situations racontées dans Bien connu… et toujours pas rassurant.
Encore plus grave, la manifestation achevée, le calme revenu, dans une ambiance qui ne lui est pas hostile, Césaire fait de façon parfaitement consciente un faux témoignage pour se couvrir, et le renouvellera à plusieurs reprises. Là, nous ne sommes plus dans le domaine de l’incompétence, un gardien de la paix de 41 ans est en mesure de comprendre ce qu’il dit quand il parle de jets de pierres et de légitime défense. Ses faux témoignages sont délibérés. C’est d’autant plus grave qu’un policier est dépositaire de l’autorité publique, ce qui signifie qu’il bénéficie d’une « présomption de légitimité » face à un simple citoyen, et qu’en l’absence de preuves matérielles, son témoignage l’emportera toujours sur celui du citoyen.
Or, le comportement de Césaire n’est pas une malheureuse exception. Les faux témoignages, dans la police, sont monnaie courante, pour se protéger, par corporatisme, par culture professionnelle. Et parce que cette faute lourde n’est pratiquement jamais sanctionnée. Dans mon roman, je parlais de « culture du faux témoignage ».
Au procès, le procureur tonne : « Dans ce procès verbal tout est faux… Sans les vidéos, nous étions au bord de l’erreur judiciaire… ». Et réclame, pour le tir en pleine tête et le faux témoignage… un an avec sursis. Beaucoup de bruit pour pas grand’ chose. Pas cher payé, monsieur le Procureur. Le faux témoignage d’un policier moins sanctionné que celui d’un simple justiciable ?
Tant que la justice ne se décidera pas à sanctionner lourdement le faux témoignage policier, contrepartie indispensable à la « présomption de légitimité » dont il bénéficie, à le dire, à l’afficher comme une question de principe, la culture policière du faux témoignage n’évoluera pas, et vous continuerez à tomber dans l’erreur judiciaire, monsieur le Procureur, peut être plus souvent que vous ne le pensez.

Mars 2015