Etat d'urgence

J'ai publié dans Libération, le 3 février 2016, une tribune sur la prolongation de l'état d'urgence. On peut la trouver sur le site de Libé ou la lire ci dessous


La prolongation de l’état d’urgence, dangereuse et inutile


Petit à petit, à travers quelques rares «retours d’expérience» émanant de professionnels, les contours de la police de l’état d’urgence se dessinent. Deux témoignages nous ont été fournis la semaine passée. Ils méritent qu’on y revienne quelques instants, pour essayer de comprendre (et non excuser) la façon dont il fonctionne, et ses effets prévisibles. Le premier est un article du journal le Monde sur la suspension par le Conseil d’Etat d’un arrêté d’assignation à résidence validé par le ministère de l’Intérieur sur la base de trois notes blanches.
La première note décrit l’assigné à résidence comme un individu rôdant de façon suspecte autour de l’immeuble dans lequel réside Riss et faisant usage de son téléphone portable à proximité. Comportement qui déclenche la suspicion des CRS qui montent la garde autour de l’immeuble : mission de repérage photographique pré-attentat ? Ils transmettent aux services de renseignements. Jusqu’ici, rien à dire. Les services transforment cette information en note blanche sans aucun travail de vérification supplémentaire et donc sans s’apercevoir que la mère de l’individu suspect réside dans le même immeuble que Riss et que l’individu en question lui rend visite chaque jour. Et les CRS ou les services communiquent l’information qui n’en est pas une, une note blanche n’a jamais été une information, au journal Le Parisien qui titre un article : «Etranges rôdeurs autour du domicile de Riss.» Au pluriel, les rôdeurs sont plus impressionnants. L’article est repris par le ministère dans le dossier d’assignation à résidence. Là, on croit rêver.
Deuxième note blanche, l’individu incriminé fréquente une mosquée salafiste. Affirmation qui n’est étayée par rien, ni photos ni témoignages, rien. Donc, on passe. La troisième note blanche est la reprise pure et simple d’une note blanche des services qui date de 2008, le suspect aurait été mêlé à un trafic de voitures volées, sans savoir, ou en choisissant d’ignorer, qu’une enquête judiciaire datant de 2009 l’en avait totalement disculpé.
Le contrôle exercé sur le travail des services est délibérément inexistant, puisque la représentante du ministère déclare aux juges du Conseil d’Etat : «Si les services de renseignement l’ont écrit, c’est que c’est vrai.» Là, on frôle l’humour foutraque des Marx Brothers dans les couloirs du ministère. Mais ce n’est pas forcément rassurant.
Ce que révèle ce dossier (absence de travail de renseignement, absence de contrôle du ministère), parce qu’il est allé jusqu’au Conseil d’Etat, risque fort d’être valable pour beaucoup d’autres, mais nous ne le saurons jamais. Car la prolongation de l’état d’urgence a comme fonction première de couvrir aux yeux du public la misère des services français et de permettre au gouvernement de laisser filer l’incurie, sans heurts avec sa police. La prolongation de l’état d’urgence est un facteur d’insécurité pour la population française parce qu’elle sert à masquer la misère sans contribuer à réformer les services, sans leur apprendre à travailler.
Il faut dire, affirmer, répéter qu’un contrôle démocratique sur l’activité des services est une condition de son efficacité, en mettant à jour les faiblesses et les erreurs pour les corriger plutôt que de les cacher et de les répéter. Autre aspect, on est bien obligé de se demander si nous ne sommes pas en train de glisser du contrôle d’identité au faciès (que nos policiers pratiquent sans jamais l’admettre, que nos dirigeants ont avalisé par lâcheté) à une assignation à résidence au faciès.
Le deuxième témoignage va dans ce sens. Il s’agit de celui d’un policier du renseignement territorial publié dans Libération du 25 janvier. Il nous dit : «Pour nous, l’état d’urgence a quand même des bénéfices secrets… Il permet aux équipes de se connecter au terrain. Ouvrir la porte d’un appartement pour vérifier ce qui s’y trouve n’est jamais vain. S’il n’y a pas d’armes, il y a peut-être une photo de Ben Laden accrochée au mur.» Ce policier part du constat que les renseignements ont perdu le contact avec le terrain. Là-dessus, aujourd’hui, tout le monde est d’accord. Comment reprendre contact pour savoir ce qui se passe ? Grâce à la prolongation de l’état d’urgence, en multipliant les perquisitions au hasard, on finira bien par trouver un portrait de Ben Laden sur un mur… Enfin, au hasard, pas tout à fait. Après l’assignation à résidence au faciès, voici la perquisition au faciès. Notre policier, avide de reprendre contact avec le terrain (c’est-à-dire avec les gens qui l’occupent), peut-il comprendre la rancœur, la haine, les ravages que ces perquisitions au hasard produisent dans la population qui les subit, dans un arbitraire total ?
La prolongation de l’état d’urgence et les pratiques policières qu’elle induit sont destructrices du tissu
social. Répétons-le, seul un contrôle démocratique permanent, vigilant, sur le long terme peutcontribuer à produire des services de renseignement fiables et donc efficaces dans une société relativement apaisée.

Bobigny. Un policier tueur acquitté

Bien connu... 7

L'actualité  fournit trop régulièrement des situations proches de celles que j'avais racontées dans mon roman Bien connu des services de police. Un roman que des policiers et des juges rencontrés dans divers débats avaient déclaré bien trop forcé, caricatural même. Or les mêmes mécanismes se répètent, à intervalles plus ou moins réguliers. Depuis quelques mois, j’ai décidé d’en tenir une rubrique.
 
Un procès d’assises vient de se tenir à Bobigny pour juger un policier tueur. Les faits : une équipe d’intervention, chasseuse de flagrants délits dans le 93, se lance à la poursuite d’un suspect qu’un anonyme aurait vu traîner dans une rue de Noisy le Sec. Au cours de la poursuite, un policier de la brigade d’intervention abat le suspect. A partir de ce point de départ, on retrouve toute la panoplie habituelle de la bavure policière mortelle. D’abord, qui est ce policier tueur ? Il est « bien noté de sa hiérarchie ». Or, au  cours des débats, il apparaît « manquer de discernement et de sang froid », pire, le procureur estime « qu’il n’a pas sa place dans la police ». D’ailleurs, il requiert « une interdiction à vie d’exercer la profession de policier ». En clair, la hiérarchie policière privilégie ce genre de profil, violent et sanguin, pour les brigades d’intervention, au risque de bavures inévitables. Ensuite, les collègues, dans un bel ensemble, témoignent au cours de l’enquête, que le tueur était en état de légitime défense. Il apparaît que c’est un « mensonge », (je préfère faux témoignage), l’enquête a établi que l’homme avait été abattu d’une balle dans le dos, pendant qu’il s’enfuyait. Lorsque le procureur évoque une coordination entre les témoins policiers pour élaborer leurs témoignages, l’avocat de la défense parle d’une thèse complotiste… Enfin, le tueur bénéficie, comme toujours, du soutien inconditionnel de la profession à travers témoignages, campagne de presse, pressions sur le tribunal. Dans ce cas précis, certains ont même invoqué des pressions sur l’IGS, la police des polices, et les magistrats instructeurs.
Mais deux éléments rendent cette affaire particulièrement grave.
1) L’instruction et le parquet ont fait leur travail plutôt mieux que d’habitude. Ils n’ont pas retenu la thèse de la légitime défense, ils ont démontré qu’elle reposait sur des faux témoignages policiers, et le procès est allé en assises. Un jury populaire, éclairé sur les enjeux par les débats, a donc participé au jugement. En prononçant l’acquittement, c’est un jury populaire qui a entériné le « permis de tuer » délivré au flic tueur.
2) Nous sommes à la veille d’un changement législatif majeur, qui va supprimer pour les policiers la notion de légitime défense, et donner un cadre légal au permis de tuer.
Ce que dit ce procès, c’est qu’une partie (importante, majoritaire ?) de la population est en phase avec cette nouvelle législation, et souhaite une évolution vers une société à l’américaine, non pas plus sûre mais plus violente. Rappelons qu’aux Etats Unis, la police tue par balles deux citoyens par jour en moyenne,  les policiers tueurs sont rarement jugés, et toujours (jusqu’à présent) acquittés.
Le procès de Bobigny est mortifère.

A voix nue

Du 14 au 18 décembre 2015, j'ai participé à l'émission À voix nue, diffusée sur France Culture de 20H00 à 20H30. Voici les liens permettant d'écouter les podcasts de ces interviews.
14/12/2015
15/12/2015
16/12/2015
17/12/2015
18/12/2015


Mitterrandolâtre ?

Commémoration des vingt ans de la mort du grand homme de la gauche française dans tous les médias, témoignages respectueux, attendris, simulés, de tous les mitterrandolâtres, et les autres. Pas moi. Pendant vingt ans, de 1960 à 1981, j’ai été de tous les combats d’une gauche qui essayait de se définir comme porteuse d’un changement profond de société, une révolution, si on a encore le droit d’utiliser ce terme dans la France de l’état d’urgence. Dernières années de la guerre d’Algérie et soutien au FLN, combat dans le monde communiste contre le stalinisme, soutien au peuple vietnamien contre l’impérialisme américain, mai 68, puis les Cahiers de Mai, le syndicalisme des années 70 porteur de luttes sociales très novatrices. J’ai vécu l’élection de Mitterrand comme la fin de cette période, et la fin de tout espoir de changement social à l’échelle de ma génération. Pourquoi ?
Certes, j’avais une méfiance profonde à l’égard de l’homme qui fut ministre de la justice de 56 à 58 dans le gouvernement Guy Mollet (socialiste), élu sur un programme de paix en Algérie et qui envoya le contingent faire la guerre et donna les pouvoirs spéciaux à l’armée en Algérie. Le ministre de la justice couvrit la torture, les exactions, et fit guillotiner des dizaines de militants (49) de la lutte pour l’indépendance. D’après certains, il aurait eu quelques réticences, certains affirment même qu’il aurait été « anticolonialiste ». S’il eut des convictions en ce sens, il les garda pour lui, sans doute prêt à tout pour continuer à exercer le pouvoir.
Mais il n’y avait pas que cette méfiance « a priori ». Il y eut immédiatement le constat de ce qu’était la façon de gouverner des socialistes au pouvoir. J’étais à l’époque engagée, en tant que syndicaliste, dans la gestion des suites d’une bagarre victorieuse pour la régularisation des travailleurs clandestins de la confection dans le Sentier parisien. Première lutte de travailleurs clandestins, 11 000 régularisations obtenues en 1980. Nous avions beaucoup à dire à partir de nos combats sur le travail clandestin, sur la flexibilité nécessaire à inventer, sur des mécanismes différents de sécurisation des parcours professionnels à mettre en œuvre, nous avions entrepris de négocier une nouvelle convention collective autour de ces notions novatrices. C’était une occasion précieuse d’aborder les questions de flexibilité du contrat de travail dans le cadre d’une mobilisation ouvrière, et avec des propositions émanant des travailleurs eux mêmes. Cela n’intéressait pas les socialistes au pouvoir. Le gouvernement nous a envoyé quelques énarques qui nous ont expliqué qu’ils savaient mieux que les syndicats ce qu’il fallait faire et qu’ils avaient le pouvoir de le faire : abandon de toute réflexion sur la flexibilité, et mise en oeuvre d’une régularisation de masse, ce qui était un coup d’épée dans l’eau, et tout le monde le savait. Mais ça ne fâchait personne. J’ai compris, pas de façon abstraite, mais de façon immédiate et concrète, que le pouvoir mitterrandien ne gouvernerait pas dans un rapport dialectique avec les luttes sociales, mais dans une conception purement étatique, ce qui était la porte ouverte à toutes les manœuvres d’appareil politiciennes, dans un régime présidentiel bonapartiste où n’existent pas de contrepoids forts au pouvoir du président. A ce jeu, à la longue on détruit l’esprit d’une société.
Mitterrand incarnait à l’époque l’espoir de très larges couches populaires de la société française. Il était donc incontournable, un autre discours était devenu inaudible. Il fallait en passer par l’expérience mortifère du mitterrandisme.
Une anecdote permet de faire le lien avec les socialistes d’aujourd’hui. Jean Marie Le Pen avait fait de la fête de Jeanne d’Arc, le 8 mai, la fête nationale du FN. En 1988, il décide de changer la date, et de la célébrer le 1° mai. Mon sang d’ancienne syndicaliste ne fait qu’un tour. Certes, les commémorations de la fête du travail sont bureaucratiques et ennuyeuse, mais de là à laisser le terrain au FN… J’enseignais alors à Paris VIII. Je me précipite vers ma fac, en me disant que nous allons être nombreux à vouloir réagir. Dans le parking de la fac, je tombe sur deux anciennes connaissances des années 60, Henri Weber et Patrick Farbiaz, deux anciens trotskistes reconvertis avec plus ou moins de réussite dans l’appareil socialiste ou dans les couloirs du pouvoir. Heureuse de les voir, je leur dis :
- Vous aussi vous venez pour voir ce que l’on peut faire pour empêcher Le Pen de manifester le 1° mai ?
Ils me regardent avec commisération et Farbiaz me dit :
- Tu n’as rien compris. Les voix FN nous sont indispensables pour gagner les élections, sans le FN pour prendre des voix à la droite, nous sommes battus. Alors évidemment, on ne fait rien contre lui. 
Je me tourne vers Henri Weber, que je connaissais très bien, un homme intelligent, avec une très forte culture politique et historique :
- Toi qui connais l’histoire, tu sais avec certitude comment cela s’est toujours fini, des manœuvres de ce genre, pendant la République de Weimar ou ailleurs : par la victoire de la droite extrême.
- Tu dramatises…
Je suis rentrée chez moi, et quelques temps après, j’ai commencé à écrire des romans.
Je regarde l’actuelle génération socialiste, formée à la politique par Mitterrand, et je pense que les héritiers sont dignes du maitre. Ils pratiquent avec dextérité les multiples manœuvres et jeux politiques, la triangulation comme dit la presse, et le pouvoir personnel, à l’abri de tous les débats démocratiques. Il leur reviendra le mérite d’avoir achevé la destruction de la gauche en France et d’avoir soigneusement préparé l’arrivée de la droite extrême au pouvoir.
Je ne vois aucune raison d’être mitterrandolâtre.

Bien connu... 6





L'actualité  fournit trop régulièrement des situations proches de celles que j'avais racontées dans mon roman Bien connu des services de police. Un roman que des policiers et des juges rencontrés dans divers débats avaient déclaré bien trop forcé, caricatural même. Or les mêmes mécanismes se répètent, à intervalles plus ou moins réguliers. Depuis quelques mois, j’ai décidé d’en tenir une rubrique.
 La litanie des violences policières à l’encontre des jeunes des milieux populaires, de préférence basanés, continue. Selon Le Monde, tout récemment, courant décembre 2015, 18 adolescents du 12° arrondissement de Paris ont porté plainte contre des policiers de la Brigade de Soutien du Quartier. Et samedi 26 décembre, selon Libération, de nouveau des incidents avec la Brigade Spécialisée de Terrain, à Pantin. A chaque fois, des contrôles d’identité abusifs et violents, de jeunes par ailleurs parfaitement connus des policiers qui soi disant les contrôlent.
Nous entrons dans une période de tensions (post attentats, état d’urgence, montée du racisme) qui risque de durer. Notre gouvernement entend la gérer par un discours sur la guerre  et la sécurité, et par une augmentation des pouvoirs de la police, sans avoir au préalable, quand c’était encore possible, en 2012 et 2013, travailler à améliorer les rapports entre les jeunes des milieux populaires et la police. Ce n’est pas maintenant, dans ce nouveau contexte, qu’il pourra ouvrir le chantier de la police de proximité, et de la limitation puis de la suppression des brigades de cowboys. Les conséquences risquent d’être dévastatrices.

 

Lire le noir, lire le présent

Un mois après les attentats, les premières critiques sur l’état d’urgence commencent à apparaître. Il était temps. Voici un texte rédigé pour NoirCon, une convention sur le roman noir qui doit se tenir l’année prochain aux Etats Unis. Une contribution au débat qui s’ouvre en France.








Romans policiers et romans noirs sont des familles littéraires proches mais distinctes. Proches, parce que l’une comme l’autre ont fait le choix du crime comme outil d’analyse, scalpel qu’elles utilisent pour désosser, mettre à nu les individus et les sociétés. L’une comme l’autre font le pari que la vérité d’une société, d’un individu, est dite par ses non dits, ses déviances ou ses marges. Mais si l’outil est le même, le regard porté par l’auteur sur son objet est très différent. Pour simplifier, dans le roman policier ou le thriller, l’enquête permet d’identifier le ou les fauteurs de troubles, les hommes mauvais et déviants, différents. La lutte du Bien contre le Mal n’est jamais bien loin. A la fin du récit, le ou les mauvais sont identifiés et sanctionnés, l’ordre et la sécurité sont rétablis, le lecteur peut dormir tranquille. En ce sens, le roman policier est une littérature de divertissement.
Le roman noir raconte une tout autre histoire, le scalpel du crime révèle une nature humaine et une machine sociale infiniment complexes. L’individu criminel n’est pas le barbare, le monstre, le Mal incarné, il est le frère de sang de l’auteur, du lecteur, il parle d’eux, il n’est pas hors de l’humanité, il est enkysté dans un ensemble de relations sociales complexes et solides. Il n’est pas un individu isolé, aisément « expulsable », mais un des rouages d’une machine sociale complexe, un des instruments utilisés dans le maintien de l’ordre, un des relais des mécanismes de pouvoir. Tous les personnages, et le lecteur avec eux, sont engagés « en un combat douteux ». La littérature noire n’est pas manichéenne. Et si, d’aventure, l’ordre est rétabli à la fin d’un roman noir, l’auteur et les lecteurs sont conscients qu’il ne s’agit que du rétablissement provisoire des apparences.
Cette place du crime et des criminels au cœur du fonctionnement de nos sociétés n’est pas un phénomène nouveau ou récent. Pour s’en souvenir, il suffit d’évoquer le rôle de la mafia sicilienne utilisée dès le 19° siècle par les grands propriétaires fonciers de l’île pour faire tenir tranquilles les paysans sans terre, le rôle des organisations criminelles dans la gestion des colonies françaises, ou celle des gangsters dans la conquête de l’ouest aux États-Unis. Pour bien comprendre, et finir par admettre, cette proximité, cette angoissante perméabilité des sociétés humaines au crime et aux criminels, il faut, par exemple, se rappeler l’impunité des officiers et des hommes de main nazis après la guerre (seuls une cinquantaine de chefs ont été jugés à la fin de la guerre), le silence complice qui les a protégés et la facilité avec laquelle ils se sont reconvertis en paisibles et honnêtes citoyens allemands, ou en savants américains. Et finalement en éléments indispensables d’un rempart de notre civilisation contre l’Union Soviétique.
Si les auteurs de romans noirs fouillent ainsi dans l’histoire, dans le passé, ce n’est pas pour le plaisir de le reconstituer  mais pour trouver les faits qui entrent en résonance avec le présent. Avec une subjectivité revendiquée, ils plongent dans le passé pour  reconstituer le présent, donner de la profondeur à leurs récits du temps présent. Ils sont les historiens du présent. Et la lecture des romans noirs aide à comprendre le présent particulièrement noir que nous vivons. Dans ces derniers jours, les criminels par excellence sont les djihadistes de l’EI. Nos hommes politiques se déchainent à les traiter de monstres, s’acharnent à prétendre qu’ils représentent le Mal absolu, sont hors de l’humanité, ce qu’ils entendent signifier par une mesure purement symbolique, le retrait de la nationalité. Ce sont des âneries contreproductives qui leur font perdre du temps et dont la seule fonction est de leur donner bonne conscience. Il serait plus efficace de remédier sans tarder aux défaillances multiples et structurelles de notre police et de nos services de renseignement. Les djihadistes appartiennent à l’humanité, nous n’y pouvons rien. Si l’on veut les combattre efficacement, il vaudrait mieux se donner les moyens de comprendre comment, dans un univers en voie de mondialisation, beaucoup de ces djihadistes occidentaux ou baasistes sont imprégnés de la culture occidentale et se l’approprient en partie pour la retourner contre l’Occident et construire leur « récit héroïque ». C’est particulièrement évident dans le domaine de l’audiovisuel et de la propagande qui font appel aux mêmes « valeurs » que nos jeux vidéo. Et comprendre quels sont  les réseaux de guerres et de pouvoirs dans lesquels ils sont enserrés au Moyen Orient en feu, comme les criminels nazis avaient construit un récit mis en scène utilisant très largement la culture européenne dont ils étaient les enfants, et s’étaient construits à travers des réseaux compliqués d’influences, d’alliances, de pouvoir. Ces mécanismes ne sont pas inédits. Et, dans cette histoire, nous ne sommes pas plus les représentants du Bien absolu qu’ils ne sont les représentants du Mal absolu. Nous sommes, nous aussi, dans ce Moyen Orient en feu, pris dans des réseaux multiples, plus ou moins anciens et maitrisés de guerres, de massacres, d’alliances.  S’il n’y a pas de « monstres », n’oublions pas non plus ce que disait Saint Paul :  « Les justes n’existent pas » sur cette terre. Saint Paul, le premier auteur de roman noir ? 


Lance flamme


Je suis romancière de romans noirs, et le roman noir en dit long sur la période que nous vivons. Première remarque, pour écrire, décrire, analyser, comprendre, il faut utiliser les mots justes. La guerre, le mot déborde de partout. « Notre pays est en guerre », la phrase évoque dans notre mémoire collective 14-18 et 39-45, et évidemment le terme ne convient pas : chacun sent bien que notre pays n’est pas en guerre, pas encore. Et tout ce folklore de drapeaux et de Marseillaise, passée l’émotion de l’après attentats est parfaitement déplacé. Mais notre pays fait la guerre, hors de ses frontières. A qui fait il la guerre ? Au terrorisme, aux barbares terroristes, des gens étrangers à toute humanité. Exactement ce que récuse le roman noir, qui nous dit que le diable, le barbare, le mal absolu n’existent pas et que chaque homme porte en lui les pulsions de violence et de mort qu’il s’efforce de maitriser. Les terroristes, comme les personnages de romans noirs, sont les produits de causes et de circonstances multiples dont la situation au Moyen Orient est un exemple magistral. Sunnites contre chiites, Iran et Syrie contre Arabie Saoudite et Turquie, fierté arabe, guerres américaines, bénéfices du pétrole, Daech est une pièce d’un jeu d’une extrême complexité. Comme chez nous, nos djihadistes sont des adolescents très attardés, produits d’une société sans utopie dont l’unique valeur commune, quelles que soient les blagues que nous racontent nos politiques, est la recherche du profit.
Guerre au terrorisme, la chose n’est pas nouvelle, elle a commencé en 2001, elle est menée depuis 15 ans par la première puissance mondiale, et trois guerres plus tard, quel est le résultat ? Extension géographique et humaine continue du phénomène terroriste qui embrase maintenant une partie de l’Asie, tout le Moyen Orient, des pans entiers de l’Afrique. Et devient maintenant un accélérateur de la crise des systèmes démocratiques européens. Chez nous, la rhétorique guerrière va nous amener le Front National, comme la nuée porte l’orage. C’est ça que nous voulons ?
Dans Libération de ce 25 novembre 2015, la formule de Dominique de Villepin est magnifique : « Faire la guerre au terrorisme, c’est éteindre un incendie au lance flamme. »
Alors qu’est ce qu’on fait ? Nous ne sommes pas capables de nous arrêter cinq minutes, et de réfléchir ? Nos héros de romans noirs ont souvent une lucidité remarquable. Ils sont capables d’affronter la tragédie et le désespoir. Pas nous ?



"Bien connu..." 5

L'actualité  fournit trop régulièrement des situations proches de celles que j'avais racontées dans mon roman Bien connu des services de police. Un roman que des policiers et des juges rencontrés dans divers débats avaient déclaré bien trop forcé, caricatural même. Or les mêmes mécanismes se répètent, à intervalles plus ou moins réguliers. Depuis quelques mois, j’ai décidé d’en tenir une rubrique.

Nouvelle histoire de bavure policière, en tout conforme à celles dont j’ai déjà fait état ici. À Chanteloup-les-Vignes, dans un « quartier », arrestation musclée, tabassage, tir de flashball. Puis les policiers rédigent un PV faisant état d’agressions à leur encontre et d’un groupe d’individus menaçants à proximité.
Une vidéo amateur commence à circuler sur laquelle les violences policières s’exercent sur un individu déjà à terre et menotté. Les témoignages policiers évoluent alors pour tenir compte de cette donnée nouvelle. Puis une deuxième vidéo amateur apparaît : aucun groupe menaçant à proximité. Enquête de l’IGS, la police interne, solidarité des « collègues » : « Nos collègues dérangent parce qu’ils font leur boulot. » Et la victime est en taule. Rien de bien original. Les syndicats de policiers s’irritent : « Quand allons nous arrêter d’interpréter des vidéos qui ne reprennent pas l’intégralité  d’une intervention ? »
Et là, cela devient plus intéressant. Nous sommes en plein débat sur l’équipement des policiers en patrouille de caméras. Après quelques résistances de principe de la part des policiers, le point d’achoppement aujourd’hui semble être : qui choisit le moment de déclencher la caméra ou non ? Si c’est le policier en patrouille qui décide, l’intérêt dans le cas de bavures est à peu près nul. Et nous serons de nouveau réduits « à interpréter des vidéos qui ne prennent pas l’intégralité d’une intervention. » Donc, une seule solution si l’on veut éviter les mises en cause par les vidéos amateurs : déclenchement systématique et obligatoire de la caméra du policier en patrouille dans tous les cas d’intervention.
Réduire la tension et les affrontements entre les jeunes et la police, c’est vital, il faut faire vite.

Oro Nero





















Or Noir a été traduit en italien par Francesco Bruno et publié par Sellerio editore. Le livre est disponible le 29 octobre 2015.

Les Anciens et les Modernes

 


















Le 11 juin, la Série Noire fête son 70° anniversaire. Depuis le début de l’année, j’ai participé à de nombreuses tables rondes à l’occasion de cet anniversaire, et cela va se poursuivre jusqu’à la fin de l’année. Parfois, souvent, la rencontre oppose les Anciens, nostalgiques de la Série Noire fondée par Marcel Duhamel, la collection des années 50 et 60, aux Modernes, ceux qui éditent  aujourd’hui la collection et ceux qui y publient. Les Anciens contestent aux Modernes le droit de revendiquer, avec le nom de la collection, l’héritage de Duhamel, Prévert et Boris Vian. Cette collection qui fit connaître de grands écrivains américains, Hammett, Chandler, Himes et les autres, celle qui imposa, y compris dans la culture anglo-saxonne, le terme « noir » pour désigner  le genre littéraire qu’elle défendait, serait morte il y a plus de dix ans avec la disparition du petit format, du petit prix, des exemplaires numérotés sur la tranche.
Chers Anciens, mes frères, les temps ont bien changé. Le projet de Duhamel, une collection prolixe (quatre titres par mois), bon marché, à gros tirages réguliers, parce qu’elle fidélisait une clientèle à la collection plus qu’à tel ou tel auteur, n’est tout simplement plus possible. Le format poche s’est généralisé, les collections de « policiers » ou de « noir » se sont multipliées et avec elles la concurrence, le fond américain dans lequel puisait Duhamel s’est dispersé. Et les très gros tirages s’appuient maintenant sur le nom d’un auteur bien plus que sur l’effet collection.
Alors, que reste-t-il aux Modernes pour se revendiquer encore de cette mythique collection ? D’abord, le goût du genre, dans sa grande diversité, comme dans les années 50 et 60. Le goût des bons textes, le goût de la littérature. Certes, le rapport entre l’auteur et l’éditeur a changé. Autrefois, Duhamel était la star, il n’hésitait pas à couper un texte, sans en référer à personne, pour le faire entrer dans le format de la collection, et Boris Vian inventait un style de traduction qui visait à séduire le lecteur régulier de la Série Noire, sans trop se préoccuper de fidélité aux textes. J’ai cru comprendre que les Anciens eux mêmes n’approuvaient pas sans réserve ces choix qui étaient pourtant bel et bien fondateurs pour Duhamel, et se laissaient aller aujourd’hui à apprécier les nouvelles traductions des grands anciens de la collection mythique.
Aujourd’hui, à la Série Noire, le texte d’un auteur est respecté et travaillé, édité en somme. C’est un choix fondamental, dont on comprendra la nécessité et la difficulté quand explosera l’édition numérique. Autre choix de la Série Noire, valoriser des auteurs français. Un tournant rendu nécessaire par l’épuisement et la dispersion du fond américain, peut être aussi par le relatif fléchissement de la qualité de la production.
C’était mieux avant ? Peut être… Aujourd’hui, nous revendiquons l’héritage littéraire, et nous le gérons à notre façon.