Bobigny. Un policier tueur acquitté

Bien connu... 7

L'actualité  fournit trop régulièrement des situations proches de celles que j'avais racontées dans mon roman Bien connu des services de police. Un roman que des policiers et des juges rencontrés dans divers débats avaient déclaré bien trop forcé, caricatural même. Or les mêmes mécanismes se répètent, à intervalles plus ou moins réguliers. Depuis quelques mois, j’ai décidé d’en tenir une rubrique.
 
Un procès d’assises vient de se tenir à Bobigny pour juger un policier tueur. Les faits : une équipe d’intervention, chasseuse de flagrants délits dans le 93, se lance à la poursuite d’un suspect qu’un anonyme aurait vu traîner dans une rue de Noisy le Sec. Au cours de la poursuite, un policier de la brigade d’intervention abat le suspect. A partir de ce point de départ, on retrouve toute la panoplie habituelle de la bavure policière mortelle. D’abord, qui est ce policier tueur ? Il est « bien noté de sa hiérarchie ». Or, au  cours des débats, il apparaît « manquer de discernement et de sang froid », pire, le procureur estime « qu’il n’a pas sa place dans la police ». D’ailleurs, il requiert « une interdiction à vie d’exercer la profession de policier ». En clair, la hiérarchie policière privilégie ce genre de profil, violent et sanguin, pour les brigades d’intervention, au risque de bavures inévitables. Ensuite, les collègues, dans un bel ensemble, témoignent au cours de l’enquête, que le tueur était en état de légitime défense. Il apparaît que c’est un « mensonge », (je préfère faux témoignage), l’enquête a établi que l’homme avait été abattu d’une balle dans le dos, pendant qu’il s’enfuyait. Lorsque le procureur évoque une coordination entre les témoins policiers pour élaborer leurs témoignages, l’avocat de la défense parle d’une thèse complotiste… Enfin, le tueur bénéficie, comme toujours, du soutien inconditionnel de la profession à travers témoignages, campagne de presse, pressions sur le tribunal. Dans ce cas précis, certains ont même invoqué des pressions sur l’IGS, la police des polices, et les magistrats instructeurs.
Mais deux éléments rendent cette affaire particulièrement grave.
1) L’instruction et le parquet ont fait leur travail plutôt mieux que d’habitude. Ils n’ont pas retenu la thèse de la légitime défense, ils ont démontré qu’elle reposait sur des faux témoignages policiers, et le procès est allé en assises. Un jury populaire, éclairé sur les enjeux par les débats, a donc participé au jugement. En prononçant l’acquittement, c’est un jury populaire qui a entériné le « permis de tuer » délivré au flic tueur.
2) Nous sommes à la veille d’un changement législatif majeur, qui va supprimer pour les policiers la notion de légitime défense, et donner un cadre légal au permis de tuer.
Ce que dit ce procès, c’est qu’une partie (importante, majoritaire ?) de la population est en phase avec cette nouvelle législation, et souhaite une évolution vers une société à l’américaine, non pas plus sûre mais plus violente. Rappelons qu’aux Etats Unis, la police tue par balles deux citoyens par jour en moyenne,  les policiers tueurs sont rarement jugés, et toujours (jusqu’à présent) acquittés.
Le procès de Bobigny est mortifère.