Les Anciens et les Modernes

 


















Le 11 juin, la Série Noire fête son 70° anniversaire. Depuis le début de l’année, j’ai participé à de nombreuses tables rondes à l’occasion de cet anniversaire, et cela va se poursuivre jusqu’à la fin de l’année. Parfois, souvent, la rencontre oppose les Anciens, nostalgiques de la Série Noire fondée par Marcel Duhamel, la collection des années 50 et 60, aux Modernes, ceux qui éditent  aujourd’hui la collection et ceux qui y publient. Les Anciens contestent aux Modernes le droit de revendiquer, avec le nom de la collection, l’héritage de Duhamel, Prévert et Boris Vian. Cette collection qui fit connaître de grands écrivains américains, Hammett, Chandler, Himes et les autres, celle qui imposa, y compris dans la culture anglo-saxonne, le terme « noir » pour désigner  le genre littéraire qu’elle défendait, serait morte il y a plus de dix ans avec la disparition du petit format, du petit prix, des exemplaires numérotés sur la tranche.
Chers Anciens, mes frères, les temps ont bien changé. Le projet de Duhamel, une collection prolixe (quatre titres par mois), bon marché, à gros tirages réguliers, parce qu’elle fidélisait une clientèle à la collection plus qu’à tel ou tel auteur, n’est tout simplement plus possible. Le format poche s’est généralisé, les collections de « policiers » ou de « noir » se sont multipliées et avec elles la concurrence, le fond américain dans lequel puisait Duhamel s’est dispersé. Et les très gros tirages s’appuient maintenant sur le nom d’un auteur bien plus que sur l’effet collection.
Alors, que reste-t-il aux Modernes pour se revendiquer encore de cette mythique collection ? D’abord, le goût du genre, dans sa grande diversité, comme dans les années 50 et 60. Le goût des bons textes, le goût de la littérature. Certes, le rapport entre l’auteur et l’éditeur a changé. Autrefois, Duhamel était la star, il n’hésitait pas à couper un texte, sans en référer à personne, pour le faire entrer dans le format de la collection, et Boris Vian inventait un style de traduction qui visait à séduire le lecteur régulier de la Série Noire, sans trop se préoccuper de fidélité aux textes. J’ai cru comprendre que les Anciens eux mêmes n’approuvaient pas sans réserve ces choix qui étaient pourtant bel et bien fondateurs pour Duhamel, et se laissaient aller aujourd’hui à apprécier les nouvelles traductions des grands anciens de la collection mythique.
Aujourd’hui, à la Série Noire, le texte d’un auteur est respecté et travaillé, édité en somme. C’est un choix fondamental, dont on comprendra la nécessité et la difficulté quand explosera l’édition numérique. Autre choix de la Série Noire, valoriser des auteurs français. Un tournant rendu nécessaire par l’épuisement et la dispersion du fond américain, peut être aussi par le relatif fléchissement de la qualité de la production.
C’était mieux avant ? Peut être… Aujourd’hui, nous revendiquons l’héritage littéraire, et nous le gérons à notre façon.