NOIRE JEUNESSE

Je viens de faire une série d’interventions (terme que j’utilise faute d’en trouver un plus adapté) dans des lycées. Ce fut toujours stimulant, pour moi et pour les élèves. Mais je note que beaucoup d’enseignants de littérature (pas tous) se plaignent que les élèves « lisent moins qu’avant ». Est ce vrai ? Je n’en sais strictement rien. Mais je constate que le polar est souvent considéré comme un bon moyen d’attirer les adolescents vers la lecture. D’où la floraison de « prix polars des lycéens » par exemple. Et c’est là que je me pose des questions.
Le terme même de « Polar » est très flou. Il recouvre à la fois le genre policier et la littérature noire. On exclut des jurys les romans à grand succès type Agatha Christie ou Stephen King, mais on y met des épigones souvent bien moins bons, et beaucoup moins lus. Quant à la littérature noire, elle a certes quelques beaux fleurons dans le genre « extrême jeunesse », comme les Contes de Grimm, ou roman d’apprentissage comme le Voyage au bout de la nuit, mais pourquoi les ados seraient-ils plus attirés par la littérature noire que par la poésie, les récits épiques ou d’aventure, les romans d’amour, d’apprentissage, les grandes tragédies ? Dans mes souvenirs lointains, mes coups de cœur ont plutôt été Baudelaire, les Trois Mousquetaires, Dix jours qui ébranlèrent le monde que Moisson rouge de Hammett, que je n’ai découvert que beaucoup plus tard. La littérature noire me semble écrite par des gens qui ont vécu, pour des gens qui ont vécu.
Ce qui serait formidable, c’est qu’on évite les catégories et les classements, les attitudes normatives, qu’on ouvre les portes et qu’on glorifie la flânerie. Quand je vois les collections « noires pour la jeunesse » afficher : de 12 à 14 ans, de 14 à 16 ans… j’ai envie de rire et de crier. Catégories conçues pour sécuriser les parents acheteurs, pas pour faire aimer la lecture aux ados. Donner le goût de la littérature, c’est donner le goût de l’absolue liberté. Mais ça…